
Le soleil vient à peine de se lever sur le quai de débarquement de Mbour, l’un des cœurs battants de la pêche artisanale au Sénégal. Pourtant, l’effervescence habituelle a un goût amer. Au milieu du ballet des pirogues colorées qui accostent, les visages sont graves. Ici, la rareté de la ressource marine et l’explosion des prix du carburant ont plongé le secteur dans une crise sans précédent. Le poisson, jadis base de l’alimentation populaire, est devenu un produit de luxe. Enquête sur un quotidien sous haute tension, entre résilience et détresse.
« Nos tables de séchage restent vides »
À quelques kilomètres du quai, sur le site de transformation artisanale de Mballing, l’odeur caractéristique du poisson fumé et séché est moins forte que d’ordinaire. Fatou Diouf, une quinquagénaire au regard fatigué, contemple ses claies de séchage désespérément nues. Depuis des décennies, des milliers de femmes vivent ici du micro-mareyage et de la transformation (production de kethiakh, guedj, ou tambadiang). « Avant, nous achetions des caisses entières de « yaboye » (sardinelle) à des prix dérisoires. Aujourd’hui, les prix ont triplé, voire quadruplé à la criée », confie-t-elle en réajustant son pagne. « La concurrence est féroce avec les camions des usines de farine de poisson et les mareyeurs qui exportent. Nous, les femmes, n’avons plus le capital nécessaire pour suivre les enchères. Si on achète trop cher, on vend à perte. Beaucoup d’entre nous s’endettent auprès des mutuelles justes pour garder leur place sur le site. C’est notre survie qui est menacée. »

Le « Thiébou Diène » national en péril
Dans les quartiers populaires de Mbour, la cherté du poisson s’est invitée directement dans les marmites. Le panier de la ménagère est percé. Au marché central, Mariama Sané, mère de quatre enfants, marchande une petite tranche de thiof (mérou bronzé) avec l’énergie du désespoir, avant de se rabattre sur des espèces de moindre qualité. « Préparer un vrai Thiébou Diène (riz au poisson) est devenu un casse-tête quotidien », déplore Mariama. « Le yaboye, qui était le poisson du pauvre, est aujourd’hui inaccessible pour les petits budgets. On dépense parfois le double de notre budget quotidien pour n’avoir que des morceaux de poisson congelé importé ou de qualité médiocre. Parfois, je suis obligée de cuisiner sans poisson, juste avec des légumes et du bouillon. À Mbour, ville de pêcheurs, c’est un comble et un déchirement» se désole Mariame.
Les mareyeurs se trouvent entre le marteau et l’enclume
Pour les mareyeurs, qui assurent le lien logistique entre le quai de débarquement et les marchés intérieurs (ou l’export), la situation n’est guère plus reluisante. Installé près de son camion frigorifique à moitié vide, Souleymane Ndoye, mareyeur depuis quinze ans, fait ses comptes sur un carnet usé. « Les gens pensent que nous spéculons, mais c’est faux », se défend-il vigoureusement. « Nos coûts opérationnels ont explosé. Entre les sorties en mer des pêcheurs artisanaux qui ne ramènent presque rien à cause de la surpêche et de la présence des chalutiers industriels, et le prix de la glace et du carburant pour le transport, nos marges se sont effondrées. Si j’achète la caisse trop cher à Mbour, les clients à Dakar ou à l’intérieur du pays refusent d’acheter à mon prix d’arrivée. On prend des risques financiers énormes à chaque voyage. »
Un secteur à la croisée des chemins
La crise de la pêche à Mbour est le symptôme d’un mal plus profond : surexploitation des océans, impact du changement climatique, concurrence accrue des industries de farine de poisson et accords de pêche contestés. Face à cette situation, les acteurs locaux réclament d’une seule voix une régulation plus stricte, un gel des licences industrielles sur les petits pélagiques et un soutien financier direct aux femmes du secteur, véritables piliers de la sécurité alimentaire.
En attendant des réformes structurelles, la Petite-Côte retient son souffle, suspendue au vrombissement des moteurs de pirogues qui, chaque jour, reviennent un peu plus vides.
ALIOUNE BADARA CISS