Fête de Tabaski : la vérité éclate enfin !

La fête de Tabaski a vécu. Les grillades se sont tues. Les couteaux ont retrouvé leur repos mérité. Les marmites, après plusieurs jours d’activité fébrile, observent enfin une trêve. Quant aux carcasses soigneusement découpées, elles reposent désormais dans les réfrigérateurs, emmitouflées dans des sachets plastiques, attendant leur seconde vie en méchoui, en soupe ou en couscous revisité.

Déjà, dans les concessions, au sein des familles et jusque dans les débats de rue, les supputations vont bon train. Pourquoi tant de moutons restent-ils invendus cette année ? Les hommes avancent mille explications : flambée des prix, pouvoir d’achat en berne, spéculation des intermédiaires – les fameux téfankés –, coût du transport, cherté de l’alimentation du bétail, inflation galopante. Quelle naïveté. Ils passent tous à côté de l’essentiel. Car la vérité est ailleurs. Et aujourd’hui, elle éclate enfin au grand jour : les moutons ont décidé de réagir.

Une fête qui n’en est pas une

Depuis des siècles, on leur sert la même rengaine, avec un enthousiasme presque offensant : « Bonne fête de Tabaski ! » Certains poussent même le bouchon encore plus loin en parlant de  « fête des moutons » Bonne fête ? Les moutons, eux, trouvent l’expression quelque peu déplacée. C’est presque un sacrilège. Dans leur langue, cela sonne plutôt comme : « Joyeuse immolation collective ! » Car enfin, entre eux, ils se le disent sans détour : le mot fête évoque normalement des réjouissances, des retrouvailles, des plats savoureux, de la musique, des éclats de rire et des photos de famille. Or, de leur point de vue, la Tabaski ressemble davantage à un vaste plan social d’abattage de bétail. Pour eux, ce n’est pas une fête. C’est le deuil national ovin. En une seule journée, des quartiers entiers se vident, les enclos et rues se désertent plus vite qu’une salle de cinéma ou une piste de danse lorsqu’une alerte retentit. C’est la razzia. La grande saignée. L’hécatombe organisée. Les mots ne suffisent pas toujours pour exprimer le désarroi de ces moutons.

Le mystère de la reconstitution

Chaque année, ils regardent partir leurs cousins, leurs voisins, leurs amis…parfois même ce vieux bélier insupportable qui bêle à contretemps à l’aube. Et chaque année, la même question revient : « Comment se fait-il qu’après une telle décimation, notre cheptel se reconstitue comme si de rien n’était ? » Mystère biologique, stratégie divine ou redoutable efficacité de la filière reproduction : le débat reste ouvert.

Les moutons ne sont pas ignorants. Ils savent parfaitement que cette pratique s’inscrit dans une tradition spirituelle profonde. Ils connaissent l’histoire de leur illustre ancêtre substitué au fils d’Ibrahim. Ils reconnaissent la grandeur du sacrifice originel, l’épreuve de foi et toute sa portée symbolique. Mais, à voix basse, certains murmurent : « Très noble épisode, certes… mais fallait-il vraiment en faire une tradition renouvelable ? » À cet instant, un vieux bélier solitaire, retiré dans un coin de l’enclos, redresse lentement la tête et lance d’une voix grave : « Quoiqu’on puisse en dire, c’est par le sacrifice des nôtres que l’humanité a été sauvée. Telle fut aussi la volonté divine. » Ces paroles imposent un bref silence. Même les plus contestataires baissent les yeux, partagés entre le respect dû à la mémoire des anciens et cette irrépressible envie de rappeler qu’une noble cause, aussi sacrée soit-elle, finit toujours par peser lourd lorsqu’elle se renouvelle chaque année sur les mêmes épaules poilues et laineuses.

La protestation de la basse-cour

À cet instant, les coqs et les poules, qui picorent tranquillement, se sentent dérangés par ce vacarme de complainte. Intrigués, ils tendent le cou et s’indignent : « Mais de qui se moque-t-on ici ? Qui ose se plaindre devant notre sort ? On ne nous laisse même plus grandir dans la basse-cour ! Plus de vie de famille. Exploités comme « pondeuses » ou engraissés comme « poulets de chair », nous sommes exterminés en un clin d’œil. Et vous autres moutons, vous osez vous lamenter ! » Les moutons les regardent froidement. Ils ne parlent pas exactement le même langage, même s’ils se comprennent parfois.

Dans l’enclos, les commentaires fusent : « Ces hommes-carnivores ont pourtant l’embarras du choix, mais ils préfèrent toujours jeter leur dévolu sur nous ! Ils ne nous laissent même pas grandir ; à six mois déjà, nous sommes exposés. La tradition leur offre bien d’autres possibilités : ils peuvent choisir une chèvre âgée d’un an ; mieux encore, dans un esprit de solidarité et de partage, sept personnes pourraient largement se contenter d’un taureau ou d’une vache de deux ans, voire d’un chameau de cinq ans. Mais non, c’est toujours sur nous que leur préférence se porte ! » À ces lamentations répond une voix légère. Sous le charme d’un imposant bélier tout de blanc vêtu, une jument taquine et insouciante lance avec malice : « Vous êtes tout simplement victimes de votre beauté. Majestueux comme vous l’êtes, les hommes vous admirent depuis la nuit des temps. À force d’être aussi élégants, il ne faut pas vous étonner de susciter autant de convoitise ! » À ces mots, le bélier redresse fièrement la tête, visiblement partagé entre l’indignation face à son sort et une certaine satisfaction d’être ainsi reconnu pour son allure.

Des canards passent alors, feignant de se solidariser. Ils poussent de grands cris, battent des ailes avec emphase et lancent à gorge déployée : « C’est profondément injuste ! Au lieu de se satisfaire de votre sacrifice, ils devraient plutôt immoler leurs mauvais penchants, ces défauts qui nourrissent les malentendus, attisent les conflits et sont à l’origine des crises qui secouent les foyers, les communautés et le monde entier ! » À cette tirade grandiloquente, les moutons échangent un regard dubitatif. Ils savent reconnaître, chez les canards, cette étrange capacité à transformer la moindre indignation en véritable discours de tribune.

Au loin, quelques chevaux apparaissent au galop, soulèvent un nuage de poussière, se rendent visibles un instant, puis poursuivent leur chemin. Les moutons détournent à peine la tête. Ils ne se sentent guère concernés. Après tout, les chevaux portent leur propre fardeau. Entre les charges qu’on leur impose, les longues heures sous la canicule et les traitements parfois rudes qu’ils subissent, leur lot de sévices leur suffit amplement. Nul besoin, pour eux, de s’attarder sur les malheurs ovins : chacun porte sa croix, ou plutôt, dans leur cas, sa selle.

Le Grand Conclave des moutons

Au début, les moutons acceptent leur destin avec résignation. « Dieu nous a placés sous l’autorité de l’homme », soupirent-ils. Mais, comme on dit en wolof, « adouna taxawul » : le monde bouge, et les consciences aussi. Las de voir leur espérance de vie brutalement écourtée à chaque onzième mois lunaire, ils décident de réagir et convoquent le Grand Conclave Ovin.

L’assemblée est solennelle. Les grands béliers aux cornes majestueuses prennent place avec gravité. Les jeunes naïfs, encore persuadés qu’on les engraisse par pure affection, écoutent religieusement. Les brebis, légèrement en retrait, observent la scène avec une candeur teintée d’ironie, comme si elles connaissaient déjà l’issue des débats.

Un vieux bélier se lève enfin et prend la parole : « Camarades laineux et poilus, l’heure est grave. Nous devons trouver une solution pour atténuer, à défaut d’arrêter, ce massacre annoncé. » Un silence pesant s’abat sur l’enclos. On n’entend plus que le bruit discret d’un mouton nerveux mâchonnant machinalement un brin d’herbe, comme pour se donner une contenance.

L’instant est grave. Chacun comprend que l’heure n’est plus aux lamentations, mais aux propositions concrètes. Hélas, les premières idées qui émergent se révèlent aussi nombreuses que peu convaincantes.

La première proposition fuse : « La grève de la faim ! Refusons de manger ! Restons maigres ! Devenons invendables ! » Pendant quelques secondes, l’idée semble séduisante. Quelques jeunes béliers hochent la tête avec conviction, déjà grisés par cet élan de résistance héroïque. Mais la proposition est rapidement rejetée. Car chacun sait qu’un mouton peut résister à bien des épreuves : au soleil accablant, aux longues transhumances, aux bêlements intempestifs de ses congénères… mais certainement pas à une bassine de foin fraîchement servie. Sacrifier sa vie, peut-être. Renoncer à son repas, jamais !

La deuxième proposition ne tarde pas à surgir : « Semons la zizanie dans le calendrier lunaire ! Créons la confusion ! Faisons déplacer la fête ! »  Un vieux bélier, vétéran de plusieurs Tabaski et fin connaisseur des subtilités du temps, balaie l’idée d’un revers de sabot : « Décaler l’échéance de vingt-quatre heures ne change strictement rien. Cela n’offre qu’un sursis, pas une victoire. Mourir demain au lieu d’aujourd’hui n’a jamais constitué une stratégie révolutionnaire. » L’assemblée acquiesce dans un silence résigné. Une fois encore, il faut se rendre à l’évidence : l’imagination ovine, aussi fertile soit-elle, peine encore à produire une solution réellement salvatrice.

L’idée de génie

Puis, un mouton trapu, jusque-là silencieux, lève lentement la tête. Ses yeux brillent d’une intelligence rare. Il déclare d’une voix calme : « Il faut faire monter les prix ! » Un silence de stupeur s’abat sur l’assemblée. Puis, soudain, une explosion d’enthousiasme secoue l’enclos. Des bêlements admiratifs fusent de toutes parts. Quelques-uns, submergés par l’émotion, laissent même couler une larme. Le plan est simple, brillant et imparable. Si les prix grimpent suffisamment haut, de nombreux acheteurs reculent. Et si le mouvement prend de l’ampleur, peut-être les autorités seront-elles contraintes d’intervenir.

Le paragraphe l’idée de genie.

 Si les prix grimpent suffisamment haut, de nombreux acheteurs reculent. Et si le mouvement prend de l’ampleur, alors les autorités seront-elles contraintes d’intervenir.

Un vieux bélier, dont la sagesse s’est nourrie des récits entendus auprès de leurs propriétaires et des voyageurs de passage, rappelle avec gravité : « Au Maroc, nos cousins ont déjà connu ce genre de répit. » L’idée fait rêver l’assemblée. Certains évoquent même l’Europe.  « Là-bas, paraît-il, la laine se tond avec délicatesse et les conditions de vie sont enviables. » Un autre tempère aussitôt : « Oui… mais les formalités migratoires restent infernales. Nos propriétaires peinent déjà à obtenir certains papiers ; alors décrocher des visas pastoraux pour nous relève presque du miracle administratif ». Un rire discret parcourt l’assistance. Mais très vite, une question essentielle s’impose : Comment influencer les prix ? Le silence retombe. C’est alors qu’un immense bélier blanc, réputé pour ses longues heures de méditation contemplative, se redresse lentement et prend la parole : « Les humains ont leurs anges intercesseurs. Pourquoi n’aurions-nous pas les nôtres ? Adressons nos prières aux anges-moutons qui veillent sur nous depuis les hauteurs célestes. » L’idée séduit immédiatement. Pour la première fois depuis le début du conclave, chacun sent poindre une lueur d’espoir.

Dès cette nuit-là, les moutons entrent dans d’intenses séances de supplication. Sous le voile discret de l’obscurité, l’enclos se transforme en un vaste sanctuaire de prières silencieuses. Le jour, ils paraissent ruminer paisiblement, comme à leur habitude, donnant l’illusion d’une résignation tranquille. Mais en réalité, ils mènent une offensive spirituelle d’une ampleur inédite. Leurs bêlements s’élèvent vers le ciel comme autant d’invocations laineuses, portées par un espoir aussi fragile qu’obstiné. Nuit après nuit, ils implorent les anges-moutons, persuadés que leurs voix finiront par franchir les hauteurs célestes. Et, contre toute attente, leur prière est entendue.

La victoire silencieuse

Lorsque les clients arrivent au marché, ils s’informent du prix… et dès que le prix est annoncé, ils reculent comme s’ils venaient de recevoir une décharge électrique. Les prix flambent. Les acheteurs calculent, soupirent, comparent, puis repartent. Certains font mine de téléphoner à leur épouse, alors qu’ils cherchent simplement une issue honorable. Le plan fonctionne. Cette année, en ce mois de mai 2026, près des deux tiers des moutons sont sauvés. Certes, un tiers n’échappe pas à son destin. Mais même ceux-là partent avec une certaine sérénité. L’un d’eux, au moment ultime, murmure dans un dernier souffle : « Finalement… le Paradis vaut bien une immolation et quelques braises, en ce jour que l’honneur a consacré. »

Le secret des initiés

Depuis ce jour, lorsque les marchés semblent calmes et que les vendeurs se plaignent de la mévente, les initiés savent. Ce n’est ni la crise, ni l’inflation, ni le hasard, c’est simplement la victoire silencieuse du grand complot ovin.

Ainsi va le monde. Dieu déroule devant l’humanité, sous leurs pas l’immense tapis de l’existence. Ils y circulent avec assurance, s’y agitent, s’y disputent, s’y glorifient parfois, croyant en être les maîtres et les propriétaires. Pourtant, ce tapis n’est prêté que pour un temps. Un jour ou l’autre, sans prévenir, il se dérobera sous leurs pieds. Alors tomberont les illusions, les vanités, les certitudes et les faux triomphes.

Et chacun comprendra, peut-être trop tard, que le véritable sacrifice n’était pas d’immoler une bête, mais d’offrir à Dieu ce qu’il y a de plus difficile à abandonner : son orgueil, sa cupidité et ses mauvais penchants. Les moutons, eux, l’avaient peut-être compris bien avant les hommes.

Papa Bengaly SOUMARE

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