
Il existe des hommes qui occupent des fonctions et d’autres qui bâtissent des œuvres. Falilou Mbacké Cissé appartient incontestablement à la seconde catégorie. Sa personnalité évoque celle d’un architecte : un homme qui pense avant d’agir, qui conçoit avant de construire et qui visualise l’édifice achevé avant même d’en poser la première pierre.
Toute sa vie semble guidée par cette capacité à anticiper, structurer et donner du sens. Là où beaucoup voient un problème immédiat, il perçoit un système à organiser. Là où d’autres se concentrent sur l’urgence, il réfléchit aux mécanismes qui produisent les situations. Cette disposition profonde l’accompagnera de l’enfance jusqu’à son engagement au service de la décentralisation, du développement territorial et de la gouvernance en Afrique.
Les racines : un héritage familial et spirituel
Chez les Cissé, le nom est déjà un programme de vie. Arrière-petit-fils d’un fervent disciple de Cheikh Ahmadou Bamba qui eut l’honneur de confectionner les habits du Vénéré marabout, Falilou porte le nom d’un érudit dont le rayonnement traverse les âges et les frontières. A sa naissance, son homonyme Serigne Falilou Mbacké le bénit personnellement, prie pour lui et lui offre plusieurs objets symboliques. Dans l’imaginaire familial, l’enfant est déjà porteur d’une promesse.
De son arrière-grand-père, il hérite le goût du travail bien fait ; de son grand-père, le sens de l’ordre ; de son père, la rigueur ; de son homonyme, l’aura, la courtoisie et la bénédiction. Fils aîné, né sous le signe de la transmission et de l’exigence, il comprend très tôt que l’exemplarité n’est pas une option.
L’enfant qui réfléchissait déjà au monde

Très jeune, Falilou se distingue par une maturité peu commune. Alors que les enfants de son âge jouent et s’agitent, lui observe, réfléchit et intériorise. Un événement le marque profondément : un accident de circulation impliquant sa jeune sœur. Là où beaucoup auraient retenu uniquement le drame, il s’interroge déjà sur les moyens de l’éviter. Comment protéger les personnes ? Comment rendre les véhicules plus sûrs ? Son imagination le conduit à envisager des dispositifs de sécurité qui deviendront plus tard les airbags et autres équipements modernes de protection. Cette capacité à penser les solutions avant même qu’elles n’existent révèle déjà l’architecte qui sommeille en lui.
La France : la naissance d’une vocation
Désireux d’élargir ses horizons intellectuels et de se confronter à d’autres expériences académiques, Falilou choisit, après le baccalauréat, de poursuivre ses études en France. Inscrit d’abord en Administration économique et sociale à l’Université de Lille II, il se distingue rapidement par ses qualités intellectuelles. Ses enseignants lui recommandent une réorientation en 2ème année vers les études de droit, discipline qui correspond davantage à ses aptitudes. Cette décision marque un tournant majeur.
La France vit alors les grandes réformes de décentralisation portées par les lois Defferre. Falilou comprend immédiatement la portée de cette politique. La décentralisation n’est pas simplement un transfert de compétences. Elle est un instrument de mobilisation des citoyens et de transformation de l’État. Il découvre les questions de gouvernance, d’organisation de l’État et d’administration publique qui seront au cœur de sa réflexion, sa vocation tout simplement.
De la décentralisation à l’engagement pour l’Afrique
« J’ai découvert et littéralement épousé la décentralisation en France. Cette politique m’a impressionné par le poids et les résultats concrets des collectivités locales dans la vie publique française, dans le quotidien des français tout court. J’ai alors remonté le projet politique, l’ingénierie institutionnelle et la portée pratique des lois Deferre, et suis arrivé à cette conclusion que ce pouvait être un modèle inspirant pour le Sénégal, une voie essentielle pour les États africains en reconstruction. C’est ainsi que j’ai fait le choix d’une spécialisation de troisième cycle en administration des collectivités locales et, plus tard, en management du développement territorial. »
En travaillant sur ces sujets, Falilou découvre un défi commun aux Etats africains post-coloniaux : une crise de la gouvernance qui ruine les processus de développement, la paix et la crédibilité des Etats. « Ce constat a établi le fil rouge entre décentralisation, régulation des sociétés et légitimité de l’Etat. Ce lien complexe m’a tout suite engagé dans des initiatives militantes comme l’Alliance pour refonder la gouvernance en Afrique (ARGA) et le Global Local Forum (GLF) » dira-il.
Cet engagement de plus de deux décennies au service de l’Afrique a joué un rôle déterminant dans la maturation de sa pensée. Il enrichit sa compréhension des liens entre État, citoyenneté, gouvernance et développement faisant évoluer ainsi son regard.
D’expert de la décentralisation, il devient un penseur du développement. Il comprend que les institutions ne constituent pas une finalité en elles-mêmes mais des instruments au service d’un projet de transformation économique et sociale.

La liberté plutôt que la carrière
Après ses études supérieures, il débute comme secrétaire municipal à la mairie de Rufisque. L’expérience tourne court. Confronté à une situation administrative qu’il juge injuste, il refuse toute compromission. « Le salaire qui m’est octroyé, je ne le considère pas comme le mien puisqu’il correspond à la hiérarchie B alors que j’ai été recruté comme cadre de la hiérarchie A. » Plutôt que de renoncer à ses principes, il quitte son poste, abandonnant près d’une année de salaire. Cette décision marque sa rupture définitive avec les carrières administratives classiques. La consultance devient son espace de liberté intellectuelle, de liberté tout court.
Il rejoint d’abord un programme d’appui à la décentralisation de la coopération française, au sein duquel il intervient pendant plusieurs années comme consultant. Cette expérience lui permet d’accompagner des collectivités locales, de participer à leur renforcement institutionnel et d’approfondir sa connaissance des réalités territoriales africaines.
Toujours en quête de nouveaux défis, il intègre une institution de référence en matière de gouvernance locale et de décentralisation en Afrique. L’organisation est alors engagée dans un processus de restructuration. Fidèle à son tempérament, il y voit une opportunité d’apprentissage et d’expérimentation. Mais il comprend rapidement que les contraintes bureaucratiques correspondent peu à sa manière d’agir et de penser. Après une année, il fait le choix de reprendre sa liberté. Cette décision consacre définitivement son orientation vers l’expertise indépendante. Il décline alors plusieurs propositions d’intégrer des cabinets ministériels.
Dès lors, sa carrière poursuit son ascension régionale et internationale. Il intervient dans de nombreux pays d’Afrique, accompagnant des réformes de décentralisation, des programmes de gouvernance locale, des stratégies de développement territorial et des dispositifs de renforcement des capacités des collectivités territoriales.
Un penseur hétérodoxe
À l’occasion de sa soutenance à l’Ecole de management de Normandie, l’un de ses professeurs, Monsieur Daniel Barbe résume en quelques mots ce qui caractérise sa pensée intellectuelle : « Falilou, vous êtes fait pour les grandes idées ! »
Falilou, c’est un nom, une œuvre et une posture qui font autorité dans le champ de la décentralisation. Impossible de faire une revue de la littérature sans tomber sur ses écrits saisissants qui fondent ce qu’il appelle « la théorie avancée d’une décentralisation impactante ». Doctrinaire d’une décentralisation comme politique stratégique, il s’illustre par ses positions et ses propositions à contre-tendance.
Appréciant les réformes successives de décentralisation au Sénégal et en Afrique, il confie : « rien n’est plus regrettable que cette débauche d’énergie pour une décentralisation administrativiste dont la seule ambition est de rapprocher l’administration de l’administré ou d’exploiter les ressources locales. Choses pour lesquelles la déconcentration pourrait suffire, et qu’elle ferait d’ailleurs mieux. »
Un attachement viscéral à l’ingénierie institutionnelle
À ses yeux, nombre de réformes s’attachent d’abord à créer les structures et les dispositifs administratifs sans avoir suffisamment réfléchi au projet politique, économique et social qui les justifie et qui doit leur donner sens.
« Avant de créer des collectivités territoriales, de transférer des compétences ou de concevoir des architectures institutionnelles, il faut répondre à des questions préalables, des questions substantielles : quel développement veut-on produire ? Quelles richesses souhaite-t-on créer ? Quels emplois générer ? Quels marchés conquérir ? Quels avantages comparatifs valoriser ? » Professe-t-il.
Pour lui, la décentralisation doit être pensée et pratiquée en tant que projet politique de refondation des sociétés et des Etats, en tant que levier opérationnel de performance pour répondre aux aspirations matérielles et immatérielles des populations. Pour cela, le fond précède la forme.

Homme de l’art, Bâtisseur de consensus
Un fait marquant c’est la capacité de l’homme à fédérer, même malgré ses idées iconoclastes. Falilou est de ces rares experts qui font presque l’unanimité avec une reconnaissance et un respect de tous, y compris de ceux avec qui ne partagent pas ses points de vue. Dans le « secteur », il s’est illustré concrètement par une production dense de plusieurs dizaines d’études et de publications sur des thèmes aussi divers que variés. Un patrimoine intellectuel riche, un gisement fécond qui appelle à « sortir des lieux communs conceptuels, méthodologiques et opérationnels » comme il dit.
La reconnaissance et la confiance lui sont acquises, qu’il s’agisse des élus locaux, des administrations centrales, des partenaires techniques et financiers ou des organisations de la société civile. Toutes catégories généralement tiraillées par les « antagonismes institutionnels » de la décentralisation comme il dit, et qu’il réussit pourtant à fédérer par l’objectivité et la pertinence de ses études et de ses travaux toujours bien argumentés.
Il se rappelle ce jour où l’Association des Maires du Sénégal (AMS), l’Association des Présidents de région (APR) et l’Association nationales des Conseillers ruraux (ANCR) l’ont longuement ovationné après la présentation d’un rapport d’étude qui les réconciliait autour de la présidence du Conseil d’administration de l’Agence de développement régional (ARD).
Une renommée internationale
L’homme et son œuvre débordent les frontières. Il est connu, écouté et même recommandé au-delà du Sénégal. En fonction dans une organisation panafricaine, le Secrétaire exécutif lui avouera plus tard « si j’ai tant insisté pour que tu fus candidat à ce poste, c’est que ton nom m’avait été soufflé depuis le Canada comme l’expert qui pouvait relever ce défi ». Et rebelotte pour son entrée dans une institution africaine sur la gouvernance en situation de faillite : « un jour mon téléphone sonne, au bout du fil le président du conseil d’administration de cette institution qui me dit : Falilou, nous ne nous connaissons pas mais j’ai approché plusieurs personnes pour me conseiller sur la meilleure personne pour redresser la boîte, ton nom est constamment revenu. » Interrogé sur son sentiment face à cette réputation, il répond « je rends grâce à DIEU et remercie tous ces hommes et femmes pour leur confiance. »
Cette confiance s’est assurément forgée par la rigueur et la pertinence de ses travaux de recherche et ses rapports de consultance dans une vingtaine de pays à travers le monde.
Le culte de l’excellence
« A chaque fois que nous confions une étude à Falilou, nous sommes tranquilles. Nous sommes sûrs de la qualité du rendu et de notre satisfaction par rapport à la commande » confesse un directeur national. En réalité, la qualité de ses travaux repose sur une excellence de toujours, une excellence de tous les jours, depuis sa tendre enfance en passant par ses études supérieures.
Toujours impeccable, soigneux de sa personne et de son environnement, il développe une discipline intérieure remarquable. Cette rigueur se traduit à l’école primaire. Élève brillant, il habitue son entourage à l’excellence. Le jour où il termine quatrième de sa classe, l’établissement tout entier s’en étonne. Cet « accident de parcours » a toutefois une vertu : il le rapproche de ses camarades et l’humanise aux yeux de ceux qui le considéraient déjà comme hors norme.
Sur tout son parcours, les distinctions académiques se succèdent. Major de promotion, lauréat du Conseil régional d’Alsace, il obtient le prix du meilleur étudiant de son université. Le professeur Robert Hertzog résume l’impression qu’il laisse pour la postérité à un étudiant sénégalais ayant fait le même DESS : « Ah, Falilou ! Brillant, il était brillant ! Un étudiant sérieux, travailleur, racé, policé et calme. »
Pouvait-il en être autrement après une enfance plutôt studieuse, une scolarité marquée par des résultats brillants couronnés par son admission à la prestigieuse école d’élite du Prytanée militaire de Saint – Louis. Le PMS lui forge les qualités qui constitueront sa marque de fabrique : rigueur, discipline, leadership, sens des responsabilités et de l’honneur ; une scolarité également couronnée par sa brillante réussite au baccalauréat, en tant que major du centre avec la mention Bien, « malgré la volonté manifeste du commandant d’école d’alors de saboter ma classe de terminale » se rappelle-t-il, sourire aux lèvres.
L’ancrage dans l’essentiel
Avec les années, l’homme public rencontre davantage l’homme spirituel. Comme ses parents, il comprend que les fonctions, les responsabilités et les réalisations ne sont que des moyens. La finalité est ailleurs. Tout en contribuant à bâtir des institutions et des territoires, il poursuit concomitamment l’œuvre la plus exigeante : la construction de soi ! La foi est le départ et le prolongement naturel de ses réflexions et actions au quotidien.
Sur Facebook, un jeune frère et ami témoigne de son attachement aux valeurs spirituelles et sociales. Pour lui : « Falilou est plus qu’un juriste : il est un moteur de développement, un repère, un modèle, un fédérateur et une source d’inspiration témoignée. Il est cet autre modèle d’intellectuel de proximité très rare de nos jours, remarquable par son éducation, son sens hautement respectueux et empathique de son prochain, ce vertueux simple doté d’une grande probité morale et religieuse ». Un autre de renchérir « Fallou est ce grand frère du quartier que n’importe quel polisson respecte et admire pour l’exemple qu’il donne et son parcours. »
Son parcours nous enseigne et nous rappelle que la rigueur intellectuelle, alliée à la foi et à l’humilité, peut tracer des chemins d’espérance… pour nos territoires et nos sociétés actuellement en proie à des situations très complexes.
Le bâtisseur
Falilou Mbacké Cissé aura consacré sa vie à bâtir. Bâtir des idées. Bâtir des institutions. Bâtir des territoires. Bâtir des hommes. Mais son héritage le plus précieux réside sans doute dans cette conviction simple : les institutions et les règles n’ont de sens que lorsqu’elles servent un projet de société, et l’action publique n’a de valeur que lorsqu’elle améliore concrètement la vie des populations.
Architecte des territoires et des institutions, il demeure avant tout un homme des fondations, convaincu que les œuvres qui traversent le temps sont toujours celles qui reposent sur une vision, des valeurs et une profonde fidélité à l’essentiel.
Bakary SOUMARE