Fils de ce territoire dont le père a écrit l’essentiel de l’histoire locale, et ayant consacré mes premiers travaux de recherche en géographie à Mbour, je propose ici une lecture mémorielle du Diéguém. Derrière les frontières de l’actuel département se cache un modèle socio-politique et territorial d’une résilience exceptionnelle, dont la compréhension est indispensable pour penser l’aménagement moderne de nos pôles territoriaux.

Les Origines Fondatrices : La Forêt Vierge et l’Identité Sérère Guéms
L’analyse de la toponymie vernaculaire révèle les modalités premières de l’appropriation de l’espace. Le terme « Diéguém » puise ses racines dans la convergence des vocables sérères « Djig » et « Guéms ». Selon le Père Henry Gravrand, c’est entre le XIIe et le XIIIe siècle que furent constatées les premières implantations de ces populations venues du Fuuta. À la suite de l’effondrement de l’empire du Ghana consécutif au mouvement almoravide, une importante migration de Sérères venus du Nord eut lieu. Refusant la nouvelle foi portée par les Almoravides et attirés par des terres fertiles, ces pionniers découvrirent une forêt vierge, sans aucune habitation. Ils baptisèrent cette terre Diéguém, signifiant littéralement : « cela appartient aux Sérères Guéms ».
Cet acte marque le point de départ d’une structuration spatiale et politique originale. L’histoire du Diéguém s’est ainsi construite en totale autonomie vis-à-vis des grands ensembles environnants, notamment le Cayor, en se dotant d’une organisation politique, sociale et territoriale propre aux sociétés sérères, profondément ancrée dans le respect du sol et du lignage.
Le Lamanat ou la République des Provinces : Un Modèle Politique Singulier
Dès les années 1200, le Diéguém s’est structuré sous la forme d’une véritable république fédérale avant l’heure, segmentée en sept provinces distinctes. Contrairement aux monarchies absolues ou militarisées de la bande sahélienne, le Diéguém n’était pas dirigé par un roi, mais par un Laman, c’est-à-dire un chef de terre.
Ce système politique horizontal valorisait la gestion communautaire, la légitimité coutumière et la répartition équilibrée du pouvoir. Ce modèle de gouvernance locale a su maintenir l’équilibre territorial et la paix sociale pendant près de sept siècles, maintenant une identité distincte et imperméable aux tentatives de vassalisation extérieure.
La Souveraineté face aux Ambitions des Souverains du Cayor
L’intégrité territoriale du Diéguém a fait l’objet de multiples violations de la part des cours souveraines du Cayor, perçues par les Guéms comme de graves provocations. En 1600, le Teigne Thiendella Ndella Fall visita le nord du Diéguém sans solliciter l’aval des autorités locales. En 1695, le Damel Lat Soukabé Fall traversa le nord de Mbadane, de Ndiaganio et de Sandock sans en informer les chefs sérères. Face à ces manquements répétés au droit de passage, la résistance locale prit les devants et la riposte ne tarda pas.
Les Mutations Administratives : Du Cercle Colonial au Département Moderne
Le tournant colonial et les réformes de l’État indépendant ont progressivement modifié l’ingénierie administrative du Diéguém pour aboutir à l’architecture territoriale contemporaine. En 1891, le Diéguém fut érigé en cercle sous l’autorité du commandant Schneider, avec une administration résidant à Nianing. Plus tard, la maladie du sommeil poussa les autorités à transférer la résidence du commandant, chef de subdivision, vers Mbour, où la population les rejoignit progressivement.
En 1964, avec la suppression officielle des cercles, le cercle du Diéguém fut remplacé par le département de Mbour. La commune de Mbour devint le chef-lieu du département et le terme de commandant de cercle fut remplacé par celui de préfet. Le département devint ainsi une circonscription administrative subdivisée en trois arrondissements. Enfin, en 2013, l’Acte III de la décentralisation est venu reconfigurer l’organisation locale en renforçant le rôle du département comme collectivité territoriale, désormais dirigé par un président du Conseil départemental et divisé en seize communes.
Rupture Spatiale : Du Réseau de Terroirs au Maillage Infrastructurel
D’un point de vue géographique, l’espace du Diéguém a subi des mutations morphologiques majeures. Le modèle d’aménagement d’origine reposait sur un emboîtement d’échelons socio-spatiaux organisés en maillage : la maison familiale alimentait le quartier, qui lui-même composait le village. Ces villages s’intégraient progressivement dans les différentes provinces, formant un réseau de territoires solidaires propre à l’organisation du pays sérère.
Aujourd’hui, ce système traditionnel s’est effacé au profit d’un aménagement dicté par des impératifs d’accessibilité globale. L’organisation du territoire repose désormais sur l’accès aux routes, aux infrastructures et aux services sociaux de base. Les habitats, les modes de vie ainsi que les activités économiques ont profondément changé : l’agriculture n’est plus la seule activité du Diéguém, qui s’ouvre désormais à de nouvelles dynamiques urbaines et économiques.
Relever le Défi de l’Appropriation Territoriale
Le principal défi contemporain demeure l’appropriation du territoire du Diéguém par les populations. Ce travail de mémoire doit être impérativement porté par les élus et les acteurs territoriaux, car il n’existe ni peuple ni territoire sans histoire. Pour que l’émergence locale porte ses fruits, la culture doit redevenir la matrice de nos politiques de développement. C’est en comprenant la trajectoire historique du Diéguém que nous pourrons concevoir un aménagement moderne, inclusif et respectueux de l’identité de nos terroirs. Comme le disait Léopold Sédar Senghor : « La culture est au début et à la fin du développement. »
Cheikh Ahmed Fadel Diouf
Géographe, formateur en aménagement du territoire
