Au-delà des listes de navires : qui bénéficie réellement des licences de pêche démersale côtière au Sénégal ?

Pendant de nombreuses années, l’accès aux informations relatives aux licences de pêche industrielles au Sénégal a constitué l’une des principales préoccupations des organisations de pêcheurs artisans, des femmes transformatrices, des consommateurs, des organisations professionnelles et de la société civile. 

Qui pêche dans les eaux sénégalaises ? Combien de navires sont autorisés ? Qui bénéficie des ressources halieutiques nationales ? Autant de questions auxquelles il était souvent difficile d’apporter des réponses précises.

Depuis 2024, la publication par le Ministère des Pêches et de l’Economie Maritilme de listes officielles de navires autorisés à pêcher dans les eaux sous juridiction sénégalaise constitue donc une avancée majeure. 

Pour la première fois, les citoyens disposent d’informations permettant d’identifier les navires bénéficiant d’un accès aux ressources halieutiques nationales. Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large de promotion de la transparence dans la gouvernance des pêches et mérite d’être reconnue comme telle.

Cependant, les débats récents autour de l’annonce de l’octroi de quatre nouvelles licences de pêche démersale côtière montrent que la publication de listes, aussi importante soit-elle, ne répond pas à toutes les questions. Au contraire, elle met en lumière de nouveaux enjeux qui méritent aujourd’hui d’être discutés publiquement.

Le débat sur les nouvelles licences démersales

L’annonce, en mai 2026, de l’attribution de nouvelles licences de pêche démersale côtière a suscité de nombreuses réactions au sein du secteur. Cette controverse s’explique facilement.

Depuis près de vingt ans, les ressources démersales font l’objet de préoccupations croissantes. Les scientifiques, les pêcheurs artisans et plusieurs institutions nationales et internationales soulignent régulièrement la pression exercée sur des espèces particulièrement importantes pour l’emploi et l’économie nationale. 

Dans ce contexte, toute décision susceptible d’augmenter l’effort de pêche suscite naturellement des inquiétudes.

La comparaison des listes publiées par les autorités en 2024, 2025 et 2026 permet toutefois de formuler un premier constat. Les navires de pêche démersale côtière figurant sur la liste publiée en juin 2026 étaient, pour l’essentiel, déjà présents dans la liste publiée en 2024. Les quelques navires qui semblaient nouveaux lorsqu’on les comparait à la publication de 2025 apparaissaient en réalité déjà dans la liste de 2024.

Cette observation ne permet pas de conclure que les nouvelles licences annoncées n’ont pas été attribuées. Elle montre simplement qu’il n’est pas possible, à partir des seules listes publiées actuellement, d’identifier clairement les navires concernés par ces nouvelles autorisations ni de comprendre précisément comment la flotte autorisée évolue dans le temps.

Ce que révèlent les listes publiées

L’examen détaillé des listes de 2024, 2025 et 2026 montre que plusieurs navires ont changé de nom au fil des années. 

Le tableau ci-dessous présente quelques exemples observés parmi les navires titulaires d’une licence de pêche démersale côtière.

Évolution de certains navires titulaires d’une licence de pêche démersale côtière (LPDC)

ImmatriculationNom publié en 2024Nom publié en 2025Nom publié en 2026
DAK 506YA COUMBA EX SARANabsentYA COUMBA
DAK 510SERIGNE FALLOU MBACKESERIGNE FALLOU MBACKESERIGNE FALLOU MBACKE
DAK 519PA ALASSANE EX MARSPA ALASSANEPA ALASSANE
DAK 673YA FAMA 3 / MOUSSA MBAYEabsentYA FAMA 3
DAK 695FAYAKOFAYAKOFAYAKO
DAK 741MARIKAMARIKAMARIKA
DAK 743SANTANA EX ANGE DES MERSSANTANASANTANA
DAK 755PRESIDENT OUMAR DIALLOPRESIDENT OUMAR DIALLOPRESIDENT OUMAR DIALLO
DAK 995TOUBAabsentTOUBA
DAK 1038YA FAMA 4 EX CHARDON BLEU IIabsentYA FAMA 4
DAK 1076NUOVO EURIPIDENUOVO EURIPIDENUOVO EURIPIDE
DAK 1088PAPE MOUSSAPAPE MOUSSAPAPE MOUSSA
DAK 1108KENTIAKENTIAKENTIA
DAK 1130LAGHEME ILAGHEME ILAGHEM 1
DAK 1133NUEVO NOSO LARNUEVO NOSO LARNUEVO NOSO LAR
DAK 1137NATANATANATA
DAK 1138SONAabsentSONA
DAK 1204SOKONE EX SOFIAabsentSOKONE
DAK 1240AUDREYAUDREYAUDREY
DAK 1280MASEOUD 1MASEOUD 1MASEOUD 1
DAK 1281MASEOUD 2MASEOUD 2MASEOUD 2
DAK 1282MASEOUD 3MASEOUD 3MASEOUD 3
DAK 1283MASEOUD 4MASEOUD 4MASEOUD 4
DAK 1311PRAIA DA MAROSAPRAIA DA MAROSAPRAIA DA MAROSA
DAK 1384KINEEKINEEKINEE

Ce tableau montre que le nom d’un navire ne constitue pas un identifiant suffisant pour suivre son histoire. Plusieurs navires apparaissent sous des dénominations différentes d’une année à l’autre. Certains navires disparaissent une année, avant de réapparaitre l’année suivante. Les mentions « Ex- » présentes dans les listes de 2024, qui donnaient les anciens noms des navires, ont été supprimées dans les années suivantes, et il est donc encore plus difficile de reconstituer l’historique des bateaux. Ces changements de noms ne sont pas nécessairement problématiques en eux-mêmes. Ils soulignent cependant l’importance de disposer d’un identifiant permanent, d’une immatriculation, et d’informations historiques accessibles au public.

Mais même l’immatriculation ne permet pas de répondre à la question essentielle : qui bénéficie réellement de la licence ?

De la transparence des navires à la transparence des bénéficiaires

Les listes publiées permettent aujourd’hui de connaître les noms des navires et les armements auxquels ils sont rattachés. C’est une avancée importante.

Cependant, elles ne permettent toujours pas d’identifier les bénéficiaires effectifs des entreprises, souvent des sociétés mixtes, titulaires des licences. Elles ne permettent pas non plus de savoir si plusieurs sociétés appartiennent à un même groupe économique, si des changements de contrôle sont intervenus ou encore qui tire réellement profit de l’exploitation de la ressource.

Les citoyens ont un intérêt légitime à comprendre qui bénéficie de l’accès aux ressources halieutiques nationales. Une licence de pêche constitue un actif économique de grande valeur. Elle donne accès à une ressource qui appartient à l’ensemble de la population sénégalaise. La transparence devrait donc porter non seulement sur le navire, mais aussi sur les entreprises qui exploitent ces droits et sur les personnes qui les contrôlent effectivement.

Cette exigence est aujourd’hui largement reconnue dans de nombreux secteurs liés à l’exploitation des ressources naturelles. Elle constitue également un élément central des débats internationaux sur la gouvernance des pêches et la lutte contre les pratiques opaques.

Une opportunité pour renforcer la confiance

La publication des listes de navires a permis de franchir une étape importante. Elle offre désormais une base factuelle permettant d’alimenter le débat public.

La prochaine étape pourrait consister à rendre publiques des informations complémentaires permettant de suivre l’évolution des navires et des entreprises dans le temps. L’historique des changements de nom, les transferts de licences, les changements de propriétaires ou encore l’identification des bénéficiaires effectifs permettraient de mieux comprendre la structure réelle de la flotte industrielle opérant dans les eaux sénégalaises.

Une telle démarche ne constituerait pas une remise en cause des opérateurs économiques. Au contraire, elle contribuerait à renforcer la confiance du public dans les décisions de gestion, à améliorer la gouvernance du secteur et à garantir que l’exploitation des ressources halieutiques s’effectue dans la plus grande transparence.

Les listes publiées depuis 2024 montrent que le Sénégal a déjà engagé un mouvement important en faveur de la transparence. La question qui se pose désormais est simple : après la publication des noms des navires, le moment n’est-il pas venu de publier également les informations permettant d’identifier clairement les bénéficiaires effectifs des licences de pêche et auditer le pavillon sénégalais ?

Pour les pêcheurs artisans, les femmes transformatrices et les communautés côtières, cette question n’est pas secondaire. Elle touche au cœur même de la gouvernance des ressources halieutiques et du droit des citoyens à savoir qui bénéficie réellement de l’exploitation d’un patrimoine qui appartient à tous.

Gaoussou GUEYE

Président APRAPAM

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