
De la géographie des milieux à la géographie de l’action, le parcours du Professeur Amadou DIOP se lit comme une construction patiente, édifiée sur plusieurs décennies de recherche, d’enseignement, d’aménagement, d’écriture et d’expertise. Géographe, enseignant, aménagiste, écrivain et expert, il a progressivement construit un édifice intellectuel dont les fondations plongent dans la connaissance des territoires et dont la ligne d’horizon se projette vers 2050.
Il y a des parcours que l’on comprend mieux en regardant les fonctions exercées. Celui du Pr Amadou DIOP se lit peut-être davantage à travers les livres qu’il a écrits, les territoires qu’il a étudiés, les étudiants qu’il a formés, les schémas auxquels il a contribué et les idées qu’il continue de mettre en débat.
Pour entrer dans son univers, il ne suffit pourtant pas d’aller directement à la rencontre d’une personnalité d’une certaine envergure. Il faut d’abord approcher son environnement de travail, ses connaissances, ses anciens étudiants, ceux qui l’ont accompagné dans ses recherches et ceux qui ont partagé avec lui des missions ou des expériences de terrain. Les questionnaires reviennent alors avec des réponses généreuses, détaillées, parfois étonnamment convergentes. Une même impression se dégage de ces témoignages : le respect et la reconnaissance.
Le portraitiste cherche alors autre chose. Des défauts, peut-être, pour humaniser davantage le personnage. Car l’homme est ainsi fait : on apprécie ses qualités et l’on supporte ses défauts. « Des défauts, j’en ai vraiment », lance-t-il. La formule intrigue. Serait-ce une manière de détourner la question ? Durant l’entretien, le regard guette les gestes, les silences, les mots, les hésitations. À la recherche d’une faille. Elle ne vient pas.
Mais quelque chose d’autre apparaît : derrière les éloges et les témoignages se dessine un homme qui semble avoir construit sa trajectoire sans chercher à devenir une idole. Il avance avec ses propres repères, fidèle à des principes hérités, mais suffisamment libre pour traverser les écoles, les disciplines, les institutions et les modèles sans s’y enfermer.
Son itinéraire ressemble à une construction. Non pas un édifice dessiné une fois pour toutes, mais une œuvre progressivement élaborée, où chaque expérience vient enrichir et renforcer la précédente. La géographie lui donne d’abord un regard. L’enseignement lui apprend à transmettre. L’aménagement confronte ce regard au réel. L’écriture en conserve la trace et en prolonge la portée. L’expertise met enfin cette pensée à l’épreuve de l’action. Et entre ces cinq piliers, une machine travaille sans relâche : la recherche.
Elle absorbe les observations, les expériences, les données, les études, les interrogations du terrain. Elle les transforme, les compare, les confronte, les organise et les restitue sous forme de connaissances, de cours, de publications, de schémas et d’outils d’aide à la décision.
Cinq piliers. Une machine à moudre. Une ligne d’horizon. Voilà peut-être la meilleure manière de lire le parcours du Pr Amadou DIOP.
Les fondations : Saint-Louis, la famille et le goût de comprendre
Avant les diplômes, les fonctions et les publications, il y a Saint-Louis. Amadou DIOP y grandit dans la maison de la famille maternelle, entre tantes et oncles, dans une atmosphère familiale où la discrétion compte presque autant que l’éducation. La famille évolue dans un environnement social privilégié, mais sans jamais transformer cette situation en titre de gloire. À Dakar, dans le Plateau, les enfants de la famille côtoient parfois ceux de grandes personnalités, ceux qui savent qu’ils peuvent se prévaloir d’un fameux « fils de… ». Chez les DIOP, on ne réclame pas ce privilège. On reçoit. On apprend. On avance. Son père, Ousmane DIOP, ancien Trésorier Payeur Général du Sénégal, lui transmet les principes. Sa mère lui donne la rigueur. « De mon père, j’ai retenu les principes ; de ma mère, la rigueur », résume-t-il.
L’éducation religieuse participe également de cette formation. À Saint-Louis, l’enseignement coranique est présent, mais dans une forme qu’il décrit comme souple, presque naturelle. Pas d’école rigide. Pas de posture de fermeture. La religion est là comme un socle, non comme une frontière.
Plus tard, son rapport au religieux restera à cette image. Il fréquente différents foyers, entretient des affinités avec plusieurs sensibilités et traverse les espaces de la tradition sans s’y enfermer. Il avance sans chercher à s’identifier totalement à une seule figure. Il ne semble pas avoir d’idole et ne se subordonne pas à une personnalité. Il ne confond pas admiration et dépendance. De son père, il retient les principes ; de sa mère, la rigueur. Le reste est à construire. La culture familiale lui transmet aussi une autre leçon, plus discrète. Celle du partage.
Autour du bol, dans la société traditionnelle, l’enfant ne cherche pas à atteindre le milieu. « Cette zone » est réservée aux adultes qui organisent le partage. On apprend ainsi qu’il existe des règles, des responsabilités, des places et un ordre du commun. C’est dans ce même esprit qu’un jour, son père lui tend le billet d’avion qui doit l’emmener à Montpellier. Pas de grande mise en scène. Pas de long discours. Un billet. Une destination. Une confiance. Le jeune Amadou DIOP part.
L’homme des liens
Chez le Pr Amadou DIOP, les relations humaines ne semblent jamais relever du simple hasard. Elles occupent une place singulière dans sa manière d’être et, peut-être même, dans sa façon de construire son parcours. Il est profondément relationnel. Une rencontre peut naître d’un désaccord, se prolonger dans le temps et finir par devenir une amitié.
Un malentendu avec un célèbre chef religieux autour d’un espace réservé à son parking aurait pu rester une simple affaire de quelques mètres carrés. Il se transforme finalement en une relation durable. Chez lui, la rencontre semble toujours pouvoir ouvrir une porte.
Il recherche les affinités, les compagnonnages et les fidélités qui s’inscrivent dans la durée. Cela paraît constituer une véritable manière d’habiter le monde. Il ne collectionne pas les contacts ; il cultive les liens.
Vingt-cinq années de présence de sa secrétaire principale au GERAD en donnent une première illustration. Au fil du temps, elle n’est pas seulement devenue une collaboratrice fidèle. Elle a également développé une solide expérience, notamment en cartographie et dans le suivi des appels d’offres. Une telle longévité professionnelle dit beaucoup de la confiance qui peut se construire autour de lui.
En quittant les lieux, une autre surprise m’attend. Dans son équipe, je retrouve l’un de nos anciens agents stagiaires, désormais recruté au GERAD. Comme si, là encore, une relation ancienne avait trouvé le moyen de se prolonger.
Il y a aussi cette ancienne étudiante, aujourd’hui inspectrice de l’administration locale au ministère, devenue l’une de ses collaboratrices fidèles et discrètes. Une collègue n’avait eu de cesse de me parler très tôt du professeur, avec une telle familiarité que, lorsque je l’ai finalement rencontré, j’avais presque le sentiment de le connaître déjà. Le Pr Amadou DIOP était entré dans mon propre circuit avant même que nos chemins ne se croisent directement.
C’est peut-être cela qui intrigue le plus : il semble entretenir avec chacun de ceux qui l’entourent une relation particulière. Anciens étudiants, collaborateurs, collègues, professionnels rencontrés au gré des missions : chacun a son histoire avec lui, son souvenir, son épisode, parfois même le sentiment d’occuper une place singulière dans son univers.
Certains se sentent particulièrement proches de lui. D’autres revendiquent, à leur manière, une proximité particulière. Mais ce qui se dégage de cette constellation de relations n’est pas tant une hiérarchie des affections qu’une étonnante capacité à faire coexister des liens de nature différente.
Il y a chez lui quelque chose qui tient de l’attention, de la fidélité et de la mémoire : écouter, retenir, rappeler, maintenir le fil.
On pourrait presque se demander comment un même homme parvient à entretenir autant de liens sans donner aux uns le sentiment d’être moins considérés que les autres. Peut-être parce qu’il ne cherche pas à distribuer des places, mais à reconnaître à chacun la sienne.
C’est là une autre facette du personnage : le bâtisseur de territoires est aussi un bâtisseur de liens.
Comme dans sa conception de l’aménagement, il ne semble pas penser les hommes comme des unités isolées. Il relie. Il rapproche. Il entretient les connexions.
Et derrière le professeur, le géographe, l’aménagiste, l’écrivain et l’expert apparaît alors un homme qui semble avoir compris une chose essentielle : une œuvre ne se construit jamais seul. Elle se construit avec des femmes et des hommes, avec des fidélités, des rencontres, des transmissions et des liens qui, parfois, commencent par un simple malentendu et finissent par devenir une amitié.
Les fondations intellectuelles : connaître avant d’aménager
La géographie constitue le point de départ d’une trajectoire intellectuelle qui va progressivement dépasser la seule description des milieux pour s’intéresser aux hommes, aux sociétés, aux dynamiques spatiales, aux inégalités, aux réseaux et aux mécanismes qui façonnent les territoires. Car le milieu est une donnée ; le territoire, lui, est aussi une construction humaine. Cette idée va devenir l’un des fils rouges de son parcours.
Lorsqu’il enseigne la géographie, il commence volontiers par les hommes avant de parler du milieu naturel. Le peuplement, la densité, l’occupation de l’espace précèdent parfois l’étude du relief, des sols et de la pluviométrie. Il cherche ainsi à montrer à ses étudiants que les sociétés ne sont pas simplement soumises au milieu : elles le transforment, l’organisent, l’exploitent et peuvent aussi le dégrader.
Lorsqu’il parle d’agriculture, par exemple, le sol et la pluviométrie demeurent essentiels. Mais ils ne suffisent pas à expliquer les résultats. Les choix des hommes, les techniques, l’organisation sociale, les infrastructures et les pratiques interviennent également. C’est un renversement de perspective. Le milieu pèse, mais il ne dit pas tout.
« Il n’y a pas un territoire, il y a des territoires », aime-t-il à rappeler. Chaque territoire possède une histoire, une identité, un vécu, des ressources, des institutions et des dynamiques propres. Le territoire n’est pas seulement un espace donné. Il est aussi un construit.
Au fond, une question traverse toute son œuvre : Un territoire est-il simplement un espace, une population, une identité, des ressources et des institutions, ou est-il d’abord un projet collectif ? Pour lui, il est tout cela à la fois.
Premier pilier : l’enseignant
Le premier pilier est celui de l’enseignant. Il prend racine dans une expérience fondatrice vécue à Montpellier. Fraîchement arrivé en France, le jeune étudiant découvre un univers universitaire dont il peine parfois à saisir les codes. Les accents du Sud, particulièrement prononcés, compliquent la compréhension des cours. Tantôt il croit entendre un accent anglophone, tantôt latino, parfois plus marqué encore que celui auquel il s’était attendu.
Il lit. Il achète des livres. Il travaille. Le seul étudiant noir dans certaines situations, il intervient peu en classe. Mais une copie particulièrement bien notée attire l’attention. Le professeur le convoque dans son bureau, qu’il partage avec Jean-Marie Miossec. Ce dernier rit sous cape : ayant travaillé en Tunisie, il comprend la difficulté. Le professeur, lui, encourage le jeune étudiant à persévérer dans la lecture et le travail.
Derrière le silence, il a décelé quelque chose. Une capacité de travail. Une capacité d’analyse. Une aptitude qui ne demande qu’à s’affirmer. C’est le début d’une relation intellectuelle déterminante. Miossec l’encourage à lire davantage et à approfondir notamment la cartographie et le traitement des données. Pour Amadou DIOP, la carte ne sera dès lors jamais simplement un dessin : elle devient un instrument de lecture. « On peut faire dire n’importe quoi à une carte », met-il en garde.
La formule ne traduit pas une méfiance envers l’outil. Elle rappelle que la carte ne vaut que par la manière dont elle est construite, interprétée et confrontée au réel. Cette exigence se prolonge naturellement dans son enseignement.
Ses cours sont très opérationnels. Il ne se contente pas d’expliquer ce qu’est un document d’urbanisme : il montre comment le construire. Il ne réduit pas un plan d’ajustement à sa définition : il s’intéresse à sa fabrication, à son usage, à sa portée.
À Montpellier, il expérimente également une pédagogie fondée sur le réel. Pour un cours sur le sous-développement, il introduit un film consacré au Congo-Brazzaville. Quinze minutes plus tard, le support devient un prétexte à discussion. Les étudiants échangent sur les territoires, les identités, les rapports à la nature et les modes d’organisation sociale. La représentation de la pauvreté est alors interrogée.
Peut-on réduire une société à un indicateur ? Peut-on qualifier de « pauvre » un territoire sans regarder ses formes de solidarité, ses équilibres sociaux, ses rapports à la nature ? Le cours se transforme en espace de débat.
Cette manière de faire gagnera ensuite l’UCAD. Il y installe un rétroprojecteur alors que le monde administratif et professoral reste dubitatif devant cette innovation. Le professeur avance. Toujours avec cette même idée : le support ne vaut que s’il permet de mieux comprendre.
Un enseignant, à ses yeux, doit surtout éviter de sous-estimer l’étudiant. Il doit l’aider à comprendre ses limites et à les dépasser. Il doit également savoir reconnaître le mérite, même lorsqu’il se manifeste chez un étudiant turbulent ou peu conforme aux attentes. Ainsi se dessine le premier pilier : transmettre un savoir, mais surtout une manière de regarder et de penser.
Deuxième pilier : le géographe
Le deuxième pilier est celui du géographe. Cette géographie est vivante. Elle se nourrit de statistiques, de cartographie et de données, mais aussi du terrain, des usages et des récits. Car la carte ne dit jamais tout.
Une fontaine, par exemple, n’est pas seulement un équipement localisé sur un plan. Elle peut être un point de rencontre, un lieu de sociabilité ou une réponse à une difficulté quotidienne. Il évoque ainsi le cas d’une troisième fontaine installée près d’un marabout. Du point de vue administratif, il s’agit d’un équipement supplémentaire. Mais du point de vue du territoire vécu, elle peut permettre d’économiser chaque jour plusieurs bassines d’eau, notamment en matière d’« adya », mais aussi revêtir une importance particulière en période de soudure ou de disette, lorsque le marabout joue un rôle social dans l’alimentation de la communauté.
Autre situation : des femmes refusent une borne-fontaine pourtant plus proche de chez elles. Pourquoi marcher davantage ? Parce que le trajet leur permet de discuter entre elles, d’échanger sur leurs conditions de vie et de se retrouver dans un espace qu’elles considèrent comme le leur. Une décision techniquement rationnelle peut donc rencontrer une logique sociale différente. Le territoire institutionnel n’est pas toujours le territoire vécu.
Cette attention portée à cet écart constitue l’une des constantes de son approche. Elle traduit une conviction simple : pour connaître véritablement un territoire, il faut regarder au-delà de ce que montrent les cartes et comprendre les pratiques, les usages et les relations qui lui donnent vie. La carte montre. Le terrain explique. La connaissance naît de leur confrontation.
Professionnellement, dit-il en substance, on peut être tenté de ne voir que l’objet technique. Mais c’est parfois précisément à l’endroit où le regard professionnel s’arrête que l’humain commence à apparaître. Le géographe apprend alors à regarder autrement. Il ne regarde pas seulement l’espace tel qu’il est dessiné par l’administration. Il cherche à comprendre l’espace tel qu’il est perçu, pratiqué et vécu par les populations. Et c’est précisément cette distance entre ce qui est conçu et ce qui est vécu qui conduit progressivement le géographe vers l’aménagement.
La machine à moudre : la recherche
La recherche est le moteur invisible qui relie les différentes dimensions du parcours d’Amadou DIOP. Elle nourrit le géographe, éclaire l’aménagiste, alimente l’expert et trouve son prolongement dans l’écriture. Chez lui, elle ne s’arrête pas au rapport ou à l’étude : elle cherche à produire de la connaissance durable.
Cette logique de capitalisation traverse son parcours. Les missions, les enquêtes, les diagnostics et les travaux réalisés sur les territoires deviennent progressivement une matière scientifique et éditoriale. « À chaque fois que j’ai fait des travaux dans des pays, je capitalise par la publication d’un livre », explique-t-il.
La recherche devient ainsi une manière de transformer l’expérience du terrain en connaissance, puis la connaissance en outils pour comprendre et agir sur les territoires.
Le GERAD : donner un cadre à la machine
Cette dynamique de recherche et d’expertise trouve progressivement une traduction collective avec le Groupe d’Études et de Recherche en Aménagement et Développement (GERAD). Sa création et son développement participent d’une même volonté : structurer durablement les activités de recherche, de formation et d’expertise.
La vocation de bureau d’études semble d’ailleurs présente très tôt dans son parcours. Son passage à l’université lui donne une première assise. Après sa thèse, fort de sa formation en cartographie et en traitement des données, il est proposé pour assurer un remplacement comme vacataire. L’université devient alors une passerelle : une passerelle vers la transmission, mais aussi vers l’étude et l’expertise.
« Diop Carto », comme on commence à le surnommer, avance progressivement vers la création de son propre bureau d’études consacré au développement territorial.
La relation avec Jean-Marie Miossec se prolonge. Chaque année, celui-ci lui confie des travaux de bureau d’études. Il revient également pendant plusieurs mois pour dispenser des cours sous contrat.
Le maître et l’élève ont désormais une relation qui dépasse la salle de cours. Chaque mission enrichit l’expérience. Chaque expérience nourrit la recherche, et chaque recherche ouvre à son tour de nouvelles perspectives.
Dans cette trajectoire, le GERAD devient progressivement un outil à faire grandir. Cela suppose des ressources, des partenariats, de nouvelles activités et un effort constant de consolidation. L’enjeu n’est plus seulement de produire de la connaissance. Il devient aussi de créer les conditions de sa transmission, de sa valorisation et de sa durée.
Troisième pilier : l’aménagiste
Le troisième pilier est celui de l’aménagiste. C’est ici que la connaissance du territoire rencontre la nécessité d’agir sur lui. Aménager, pour le Pr Amadou DIOP, ce n’est pas simplement installer un équipement ou tracer une infrastructure. C’est connecter. Interconnecter. Créer les conditions permettant aux territoires de saisir les opportunités. « Il suffit qu’une route passe pour changer le visage du territoire », résume-t-il.
Une route modifie les distances. Elle rapproche un marché. Elle change les flux. Elle peut créer une nouvelle centralité ou modifier les relations entre plusieurs espaces. L’aménagement devient alors une affaire de systèmes.
Cette logique l’amène à interroger les découpages administratifs et à chercher les réalités fonctionnelles qui les traversent. Lors d’une étude diagnostique du pôle Sine-Saloum, au temps de l’Acte III de la décentralisation, il surprend ainsi par sa lecture des relations entre Mbour, Fatick et Kaolack.
Son raisonnement est celui d’un aménagiste qui regarde au-delà des frontières administratives : les relations entre Mbour, Fatick et Kaolack peuvent être plus significatives, à certains égards, que l’axe administratif Mbour-Thiès-Kaolack.
La métropolisation de Diamniadio introduit encore une nouvelle configuration en jouant un rôle d’interface entre Dakar et Mbour. Autrement dit, les territoires fonctionnent parfois selon des logiques que le découpage administratif ne suffit pas à saisir. L’aménagiste doit donc regarder les flux, les échanges, les complémentarités, les ressources et les pratiques.
Dakar : dépasser la concentration pour créer d’autres centralités
Cette réflexion conduit naturellement à Dakar. La capitale concentre les marchés, les infrastructures, les emplois, les services, les équipements, les réseaux et les opportunités. Mais cette concentration produit aussi des effets différenciés sur les territoires qui l’entourent.
Les espaces mitoyens de Dakar bénéficient d’un accès plus direct aux marchés, aux réseaux et aux opportunités générés par la capitale. Les Niayes en fournissent une illustration. Pour l’aménagiste, il faut donc cesser de regarder Dakar comme un espace isolé.
Il faut raisonner en termes de territoires. Et surtout en termes de relations entre territoires.
L’histoire du chemin de fer lui paraît, à cet égard, particulièrement instructive. La liaison Dakar-Saint-Louis traversait de nombreuses localités et participait autrefois à l’animation économique des territoires situés sur son parcours. Le train n’était pas uniquement un moyen de transport. Il était aussi un levier de mise en relation.
Cette question de la connectivité entre le littoral et l’intérieur du pays traverse d’ailleurs plusieurs de ses réflexions. Les contraintes de circulation vers le Sud ont conduit à penser d’autres possibilités de connexion : canal de Cayor, vallées fossiles, réflexions autour des « autoroutes de l’eau ».
Mais la connexion physique ne suffit pas. Un territoire peut avoir peu de ressources naturelles et devenir attractif s’il possède des compétences, des infrastructures et des conditions d’investissement favorables. À l’inverse, un territoire riche en ressources peut rester en difficulté si ses capacités humaines et institutionnelles ne suivent pas.
L’ingénierie territoriale devient donc essentielle. Il ne suffit pas d’avoir une compétence juridique. Il faut avoir la capacité de l’exercer. Il ne suffit pas d’avoir un équipement. Il faut avoir les ressources humaines capables de le faire fonctionner.
La formation devient alors un instrument d’aménagement. Dans cette logique, il considère que les territoires peuvent avoir besoin de formations spécialisées en fonction de leurs filières et de leurs potentialités. Former partout de la même manière ne répond pas nécessairement aux mêmes besoins.
L’objectif est de donner aux territoires les moyens de saisir les opportunités.
Quand l’aménagement interroge la forme de l’État
La réflexion du Pr Amadou DIOP ne s’arrête pas à la répartition des équipements. Elle conduit aussi à interroger la manière dont un État organise son territoire. Au Mali, il met en avant la diversité des populations, l’immensité des espaces et la distance qui sépare certaines localités de Bamako. Dans ce contexte, il a défendu l’idée d’une organisation fédérale de l’État, en prenant notamment comme référence l’expérience du Nigeria.
La question qui l’intéresse est d’abord territoriale : comment gouverner efficacement un espace aussi vaste et aussi hétérogène ? Sa réflexion repose sur une articulation entre un État stratège et une véritable territorialisation de l’action publique. L’État conserve la définition des grandes orientations, tandis que les territoires doivent disposer de marges suffisantes pour adapter les politiques publiques à leurs réalités propres et porter leurs initiatives.
La territorialisation désigne ainsi la capacité d’un territoire à s’approprier, à adapter et à mettre en œuvre une politique publique à partir de son propre diagnostic. Elle établit une jonction entre le vertical et l’horizontal : les orientations nationales doivent pouvoir rencontrer les réalités locales, tandis que les territoires doivent disposer des moyens et des responsabilités nécessaires pour agir dans le champ qui leur revient.
Dans cette vision, la décentralisation devient un levier de l’aménagement du territoire. La péréquation permet d’accompagner les espaces les moins dotés et de réduire les déséquilibres. L’objectif reste celui d’un développement territorial plus équilibré.

L’Afrique doit-elle inventer ses propres modèles ?
À partir de l’expérience de l’UEMOA, le Pr Amadou Diop met l’accent sur la comparaison et l’adaptation des expériences plutôt que sur la recherche d’un modèle africain unique. Le Conseil des Collectivités Territoriales de l’UEMOA offrait, selon lui, un cadre permettant de rapprocher les expériences des États membres et d’identifier les pratiques les plus instructives.
Dans cette lecture comparative, il cite notamment le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Mali, ainsi que le Burkina Faso et le Bénin, comme des expériences particulièrement intéressantes, tandis que la Guinée-Bissau, le Niger et le Togoapparaissaient alors davantage en retrait. Il ne s’agissait pas d’établir un classement, mais de mettre les expériences en regard pour mieux en tirer des enseignements et les adapter aux réalités de chaque pays et de chaque territoire.
L’idée centrale est ainsi moins de rechercher un modèle à reproduire que de développer une capacité à observer, comparer, sélectionner et adapter. Dans cette perspective, les collectivités territoriales ont vocation à être pleinement associées à la construction du développement, les territoires constituant un niveau essentiel de l’action publique et du développement local.
Pour le Pr Amadou Diop, le véritable enjeu n’est donc peut-être pas d’inventer un modèle africain ex nihilo, mais de puiser dans les expériences existantes, de les confronter aux réalités des territoires et d’en construire des réponses adaptées.
Les pôles-territoires : de la géographie à la gouvernance
Cette réflexion trouve aujourd’hui un prolongement dans les pôles-territoires. Pour le Pr Amadou DIOP, la question décisive n’est pas seulement de dessiner les pôles. C’est de savoir qui les dirige, comment ils fonctionnent et avec quels moyens. Il imagine une démarche expérimentale pouvant commencer par quelques pôles afin d’observer les mécanismes, d’ajuster les dispositifs et de construire progressivement une culture de coopération. Le pôle doit, selon lui, devenir un foyer de développement. Les filières, la formation, les infrastructures, la santé, l’éducation, l’industrialisation et les investissements doivent pouvoir y être articulés.
L’enjeu est de créer des territoires suffisamment structurés pour générer leurs propres dynamiques et entraîner les espaces environnants.
Mais la gouvernance reste le point sensible. Pour lui, la gestion des pôles doit accorder une place importante aux collectivités. Une communauté de collectivités pourrait assurer le pilotage, appuyée par une agence structurée et recrutée selon des critères de compétence. Les fonctionnaires des services sectoriels et les experts de l’État pourraient renforcer l’animation sans remplacer les acteurs territoriaux. Car le territoire est, dit-il, un jeu d’acteurs et d’intérêts. Si le pôle se contente de reproduire un schéma où tout remonte et redescend par le centre, la territorialisation demeure incomplète.
Il faut laisser aux territoires la possibilité d’apprendre par l’expérience. Expérimenter. Ajuster. Assumer progressivement leurs responsabilités. Dans cette architecture, les services déconcentrés peuvent également jouer un rôle essentiel comme bras technique des collectivités, notamment dans l’accompagnement des dynamiques de pôles-territoires. Le véritable enjeu est alors moins le découpage que la capacité d’action.
La liberté intellectuelle comme méthode
Cette façon de regarder les territoires s’accompagne d’une certaine liberté intellectuelle. Amadou DIOP observe les modèles étrangers sans considérer qu’il faille les reproduire mécaniquement. Le Nigeria, le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Togo, le Congo, la France ou d’autres expériences deviennent des points de comparaison. Mais comparer ne signifie pas copier.
Un modèle peut être utile s’il est confronté aux réalités locales, adapté et transformé. Cette même liberté explique sa distance revendiquée à l’égard de certaines fonctions de conseil institutionnel. Pour lui, le chercheur doit pouvoir rester suffisamment libre pour éclairer une politique sans se confondre avec elle. « Pour éclairer une politique, il faut garder la distance », affirme-t-il. Cette phrase résume aussi sa conception de l’expertise. L’expert conseille. Le décideur décide.
Le chercheur produit une connaissance qui doit pouvoir circuler sans devenir un instrument partisan. Il entend ainsi conserver la possibilité de critiquer, de questionner, de proposer, sans se laisser enfermer dans une position prédéterminée.

Quatrième pilier : l’écrivain
Le quatrième pilier est celui de l’écrivain. C’est dans les livres que la pensée prend une autre forme de permanence. Écrire, pour le Pr Amadou DIOP, c’est capitaliser. Les missions réalisées, les schémas produits, les diagnostics menés dans différents pays ne doivent pas rester enfermés dans les rapports. Ils peuvent devenir des ouvrages utiles à ceux qui auront à agir après lui.
Sa production éditoriale accompagne ainsi l’évolution de sa pensée : du tourisme aux dynamiques régionales, de la pauvreté au développement local, de la gouvernance aux systèmes spatiaux, puis de l’aménagement aux pôles-territoires.
Parmi ses ouvrages figurent notamment Le tourisme sur la Petite Côte sénégalaise (1987), La pauvreté au Sénégal(2004), Les États-nations face à l’intégration régionale en Afrique de l’Ouest (2007), des travaux consacrés au développement local et aux questions urbaines, Systèmes spatiaux et structures régionales en Afrique (2010), Rivages et Horizons (2019), Contribution à une politique d’aménagement et de développement des territoires au Sénégal (2023), ainsi que les ouvrages publiés en 2026 sur les villes et les pôles-territoires et sur les trajectoires épistémologiques de la géographie sénégalaise.
La bibliographie raconte une trajectoire. Le tourisme conduit à l’observation des territoires. La pauvreté ramène aux populations et aux disparités. L’intégration régionale élargit l’échelle du regard. Le développement local conduit vers les acteurs. Les systèmes spatiaux mettent en évidence les complémentarités. L’aménagement conduit vers l’action. Les pôles-territoires ouvrent sur la prospective. Du territoire observé au territoire vécu. Du territoire vécu au territoire organisé. Du territoire organisé au territoire projeté. La pensée se déplace, mais ne se renie jamais. « Je veux un livre d’utilité pour les praticiens », explique-t-il.
Même lorsqu’il manipule concepts et théories, il cherche à leur donner une traduction opérationnelle : quels outils utiliser ? Comment les articuler ? Comment faire de la décentralisation et des pôles-territoires de véritables instruments de développement ? L’écriture devient ainsi une autre manière de transmettre. Et de construire.

Cinquième pilier : l’expert
Le cinquième pilier est celui de l’expert. L’expertise est le lieu où la connaissance rencontre la demande d’action. Le diagnostic territorial, l’étude, l’audit, le schéma d’aménagement, le conseil stratégique : toutes ces missions supposent de prendre une commande, de comprendre un problème, d’entrer dans un territoire, d’écouter ses acteurs et de produire des réponses qui puissent être discutées.
Ce travail exige une qualité particulière : la capacité à garder de la distance. Les audits de l’ADM, les études menées dans plusieurs pays, les missions de planification et les différents travaux réalisés au fil des décennies constituent pour lui autant d’expériences accumulées. Mais là encore, la machine à moudre intervient. L’expérience devient connaissance. La connaissance devient publication. La publication devient outil. L’outil revient à l’action. C’est ce mouvement circulaire qui donne sa cohérence à l’ensemble.
Le terrain, l’étudiant et la transmission
L’expertise ne l’éloigne jamais complètement de l’enseignement. Au contraire. Chaque fois qu’il part sur le terrain pour un projet, il cherche à y associer des étudiants. Le terrain devient alors un laboratoire à ciel ouvert.
Cet ancien étudiant en est l’une des illustrations. Il n’était pas initialement son étudiant, mais sa capacité d’analyse a retenu son attention. Ils ont travaillé ensemble sur un projet lié aux forêts et à la gestion des ressources naturelles. Ce qui compte pour le professeur n’est pas seulement le statut d’étudiant. C’est le potentiel. L’intelligence. La capacité à observer. La capacité à analyser. Peut-être parce qu’il se souvient lui-même de ce qu’il était à Montpellier : un étudiant qui parlait peu mais dont une copie avait suffi à révéler le potentiel. Le hasard avait alors rencontré le regard d’un enseignant. Des années plus tard, c’est à son tour de repérer ces potentiels et de leur ouvrir un espace d’apprentissage.
Une architecture tournée vers 2050
Et puis vient la ligne d’horizon. 2050. Le Pr Amadou DIOP revendique depuis longtemps le goût de l’anticipation. « Anticiper. C’est le mot que j’aime bien », dit-il.
Dans ses schémas, la prospective occupe une place importante. Enseigner à vingt-cinq ans d’échéance ne lui paraît pas excessif. C’est une manière de se donner une vision suffisamment éloignée pour éclairer les choix du présent. Il ne s’agit pas de prédire l’avenir. Il s’agit de réfléchir suffisamment tôt à ce qui doit être préparé.
Dans cette logique, les projets ne doivent pas seulement prolonger le passé. Ils doivent être guidés par une vision du futur que l’on cherche à construire. 2050 n’est donc pas un sixième pilier. C’est la ligne d’horizon. C’est le point vers lequel convergent les cinq autres dimensions. L’enseignant prépare les générations. Le géographe lit les transformations. L’aménagiste organise les relations. L’écrivain conserve la pensée. L’expert confronte les idées à l’action. Et la recherche transforme, relie et capitalise l’ensemble.

Le territoire comme boussole
Au fond, le parcours du Pr Amadou DIOP ressemble moins à une succession de fonctions qu’à une mécanique intellectuelle patiemment construite.
Cinq piliers. Une machine à moudre. Une ligne d’horizon. L’enseignant transmet. Le géographe observe et analyse. L’aménagiste connecte et organise. L’écrivain fixe et prolonge. L’expert confronte la connaissance à l’action.
Au centre, la recherche transforme la matière accumulée en savoir partageable. Et tout au bout, 2050 rappelle que l’aménagement ne vaut que s’il permet de préparer l’avenir.
Cette architecture explique peut-être aussi les témoignages recueillis autour de lui. Ceux qui l’ont approché retiennent son exigence, son travail, sa liberté de ton, sa disponibilité intellectuelle. Ceux qu’il a formés retiennent une méthode. Ceux qui ont travaillé avec lui se souviennent de sa capacité à déplacer le regard.
L’homme n’a jamais cessé de revenir au même point : le territoire. Un territoire n’est pas seulement un espace à étudier. C’est une réalité humaine à comprendre. Une réalité à organiser. Une réalité à transformer. Et, surtout, une réalité à projeter dans le temps. Du milieu au territoire. Du territoire à l’action. De l’action à la prospective. De la prospective à la transmission. Le territoire aura finalement été sa boussole. La recherche, sa machine à moudre. Et 2050, sa ligne d’horizon.
Pr Amadou DIOP, le bâtisseur de territoires.
Un géographe qui a passé près de quatre décennies à observer les territoires, à les comprendre, à les enseigner, à les écrire, à les aménager et à imaginer ce qu’ils pourraient devenir.
Et peut-être est-ce là sa véritable signature : avoir progressivement déplacé le regard de l’espace que l’on observe vers le territoire que les hommes construisent, vivent, transforment et projettent.
Bakary SOUMARE
Chargé de communication