Le jour où le riti sérère a fait pleurer des Australiens
Artiste dans l’âme, son nom est associé au riti, un instrument qui a traversé les siècles et qui transmet nostalgie, mémoire et profondeur des émotions. Ndick Sène en est un virtuose et depuis plus de trente ans, il s’emploie à valoriser la culture sérère. Et l’un de ses meilleurs souvenirs reste son concert en Australie au cours duquel ses envolées ont fait pleurer l’assistance.

En musique, certains morceaux ont la puissance de transformer un moment ordinaire en une expérience inoubliable. Et cela, Ndick Sène, le virtuose du riti, sorte de violon traditionnel à deux cordes ou monocorde qui se joue à l’aide d’un archet, en est conscient pour l’avoir vécu. C’était lors d’un concert en Australie. Durant sa prestation, il a embarqué l’assistance dans un voyage émotionnel profond. Leurs canaux lacrymaux avaient du mal à résister aux rythmes du riti du maestro de Fissel. « Quand je suis allé en Australie, j’ai joué dans une salle remplie de toubabs. Ma prestation les a fait pleurer. Ils ne comprenaient pas ce que je disais, mais ils sentaient ma musique. D’aucuns étaient obligés de sortir de la salle pour laisser exploser leur émotion », se rappelle-t-il. C’était puissant. Émouvant. « Ce que j’ai ressenti en Australie, je ne l’ai jamais ressenti au Sénégal où je suis né et j’ai grandi. À la fin du concert, tout le monde est venu vers moi pour me féliciter comme si j’avais marqué le but de la victoire en Can. J’ai alors su que je leur avais fait plaisir. Et j’étais très fier de moi », avoue-t-il. Après des décennies de pratique, les souvenirs de son idylle avec son instrument fétiche restent encore vivaces et empreints d’émotions.
Si l’Occident a sa guitare, son violon, sa trompette ou encore son saxophone, le Sénégal a son riti, spécifique aux Sérères, mais aussi aux Peuls (connu sous le nom peul de nianiérou). Et Ndick Sène en est un maître incontesté. Originaire de Back, dans la commune de Fissel Mbadane, département de Mbour, son nom est indissociable de cet instrument qu’il manie avec maestria. Artiste, compositeur, auteur, et pensionnaire du théâtre national Daniel Sorano, il s’est tracé, avec son excellent doigté, un chemin. Celui de la popularité. Depuis plus de trois décennies, il sillonne le Sénégal. Ses rythmes endiablés et envoûtants ont traversé les frontières pour s’ancrer dans des pays comme l’Australie, Singapour, la Turquie, la Finlande pour monnayer son talent et valoriser la culture sérère.
Entre Ndick et le riti, c’est une longue histoire qui a vu le destin s’en mêler. En effet, quand les jeunes de son âge ont choisi l’école ou d’autres activités, lui était attiré par le mirage des décibels et sonorités de cet instrument magique. Élève brillant, le jeune Ndick était toujours premier de sa classe lors des compositions. « Aux examens du Cfee, il était le premier du centre Abdel Kader Lèye de Fissel. À l’époque, il n’y avait pas beaucoup d’écoles dans la zone et les élèves venaient des villages environnants pour passer l’examen à Fissel. J’étais le premier du centre de la commune rurale sur plus de mille élèves. Malheureusement, j’avais échoué à l’entrée en sixième. Je voulais abandonner mais mon père m’a forcé à reprendre les études », raconte-t-il. Son père, son frère et son oncle jouaient pourtant au riti, mais il n’a pas été initié par ces derniers. Le déclic s’est produit lors d’une de ses vacances à Usine Ben Tally, à Dakar. « Un de mes cousins Daly Dieng jouait au riti et m’a beaucoup impressionné. C’est lui qui m’a initié à cet instrument. En une semaine d’apprentissage, je l’ai surpassé. C’était comme un don », fait-il savoir. De retour à Fissel, Ndick a définitivement mis une croix sur ses études après une année scolaire médiocre pour se consacrer à l’art, à sa passion. Un choix qu’il ne regrette pas puisqu’avec son riti, il a réussi à se faire un nom et à hisser très haut le flambeau de la culture sérère.
Sa carrière lancée, Ndick, qui jouait avec une certaine dextérité, assurait l’animation lors des funérailles, baptêmes, cérémonies de miss, d’initiation, de tatouage, des tours de famille, des nguel. Ces différents évènements sociaux et autres soirées mondaines étaient de bonnes occasions pour les mélomanes d’assister aux performances du virtuose qui s’est fait connaître par sa capacité à créer des chansons, à improviser, et parcourait villes et villages pour déclamer et chanter ses chansons traitant d’expériences quotidiennes, de relations humaines, d’événements historiques. « Pour ma première prestation, j’avais réclamé un cachet de 1500 francs ; un montant jugé très élevé par les organisateurs qui avaient juré de ne plus m’engager », se rappelle-t-il. Après des dizaines d’années de présence dans le milieu musical, Ndick Seck est au summum de son art. Et avec son riti, il s’adapte à toutes les musiques, que ce soit le mblalakh, le jazz, le zouk. Il peut aussi accompagner la kora, le balafon, la guitare, le khalam. Aujourd’hui, avec des artistes comme lui, le riti que l’on croyait tombé en désuétude continue de survivre et le mouvement ne semble pas s’essouffler. Ils perpétuent la tradition et la font entrer dans le cœur des gens.
Ndick éprouve un grand plaisir de savoir que sa présence sur scène est attendue par le public. Ce qui le revigore et fait monter son adrénaline. « Seul Dieu sait combien la fierté qui m’anime est grande. C’est pourquoi je me surpasse toujours pour offrir des prestations à la hauteur des attentes », indique l’artiste qui estime qu’il faut toujours croire à ce que l’on fait avant de vouloir le faire entrer dans le cœur des gens. « Nous n’avons pas de guitare, ni de balafon, de kora, ou de xalam. Nous avons notre riti et nous nous devons le valoriser comme il se doit », indique-t-il. Pour Ndick, cet héritage ne doit pas se perdre. Sa préservation reste son principal défi.
Ndick Sène a de beaux jours devant lui. Avec son groupe, Lam Art, il continue de sillonner les coins et recoins de sa contrée et du Sénégal pour faire plaisir à ses inconditionnels, aux populations. Et le 20 juin prochain, il organise un grand événement au théâtre national Daniel Sorano. Cette soirée, informe-t-il, est placée sous le parrainage des jeunes fonctionnaires de Fissel Mbadane et de la zone, avec comme invités le lutteur Ngagne Sène, Mbaye Ndiaye Kam Ndiik, Simon Sène, Marie Ngoné Ndione et tous les artistes de la localité. Avec une énergie décuplée, l’icône du riti promet de mettre le feu au théâtre national Daniel Sorano, avec des mélodies et des émotions fortes. Un rendez-vous à ne pas manquer !