
Face à la raréfaction des ressources halieutiques et à la recrudescence des conflits en mer, les professionnels de la pêche artisanale de la sous-région ouest-africaine se mobilisent. Réunis à Ziguinchor, ils plaident pour la mise en place de commissions mixtes opérationnelles afin d’assurer une cogestion durable des stocks partagés et d’apaiser les tensions transfrontalières.
La sonnette d’alarme est tirée par les acteurs de la pêche eux-mêmes. Les petits pélagiques, communément appelés sardinelles (ou Yaboï au Sénégal), constituent un stock partagé crucial pour la sécurité alimentaire de millions de personnes entre le Sénégal, la Gambie, la Mauritanie et la Guinée-Bissau. Pourtant, cette ressource vitale fait aujourd’hui face à une menace existentielle.
Une ressource en sursis et un besoin de gouvernance
Pour Gaoussou Gueye, président de la Confédération Africaine des Organisations de Pêche Artisanale (CAOPA), la situation est critique. « Aujourd’hui, cette ressource est quasiment et pratiquement en voie de disparition avec la surexploitation, avec le comportement quelquefois qui n’est pas tellement responsable des acteurs, et j’allais même dire une mauvaise gouvernance », déplore-t-il.
Face à ce constat, l’enjeu principal de la rencontre initiée à Ziguinchor est de redéfinir les modalités d’une gestion durable. Bien que des protocoles et des accords de pêche lient déjà ces différents États, un fossé demeure entre les décisions institutionnelles et la réalité des pêcheurs sur le terrain. L’idée est donc d’impliquer directement les professionnels à travers la création de commissions mixtes pour qu’ils s’approprient les textes, comprennent leurs responsabilités mutuelles et adoptent des comportements plus responsables.
Cette démarche, activement soutenue par le Conipas (Conseil National Interprofessionnel de la Pêche Artisanale au Sénégal) et des partenaires tels que l’organisation Fauna & Flora, vise à inclure les collègues de la Mauritanie, de la Gambie et de la Guinée-Bissau dans un processus d’action concerté.
Vulgariser les règles pour éviter les conflits en mer
Sur le terrain, l’absence de communication et la méconnaissance des réglementations nationales par les pêcheurs migrants alimentent régulièrement les tensions. Abdoulaye Diedhiou, Chef du service régional de la pêche et de la surveillance de Ziguinchor, souligne la pertinence d’une telle initiative. « Le Sénégal a signé un certain nombre d’accords de pêche avec des pays tiers. Il s’agit de sensibiliser ces participants par rapport au contenu de cet accord. Dans cet accord, les organisations professionnelles ont aussi une certaine responsabilité », a laissé entendre M. Diedhiou.

Il précise notamment que les heurts ne surviennent généralement pas entre les pêcheurs sénégalais et bissau-guinéens eux-mêmes, mais plutôt entre les pêcheurs sénégalais et les garde-côtes de la Guinée-Bissau. « C’est généralement un problème de connaissance des textes. Quand on a un accord avec la Guinée-Bissau par exemple, ce sont les réglementations bissau-guinéennes qui s’appliquent. Or, le Sénégalais peut ne pas connaître cette réglementation. Mais si les deux acteurs travaillent ensemble au sein d’une commission mixte, l’acteur bissau-guinéen pourrait apprendre à l’acteur sénégalais les contenus de sa réglementation », explique M. Diedhiou.
Relever les défis techniques et environnementaux communs
Pour les représentants des conseils locaux de pêche artisanale (CLPA), ce cadre de concertation n’a que trop tardé. Nfaly Barro, vice-président du CLPA de Ziguinchor, rappelle que le secteur réclamait ce type d’initiative depuis longtemps pour résoudre des problématiques très concrètes qui dépassent les frontières maritimes.
Au cœur des discussions se trouve l’harmonisation de la taille des pirogues, un enjeu crucial partagé entre le Sénégal et la Guinée-Bissau. S’y ajoute la gestion sensible des prises accidentelles de requins, qui impacte fortement les communautés de pêcheurs guinéennes et sénégalaises. Enfin, le balisage des Aires Marines Protégées (AMP) s’impose comme une priorité absolue, indispensable pour préserver les zones de reproduction mais souvent source de litiges faute de délimitations claires et partagées.
« Toutes les communautés de pêcheurs, qu’elles soient sénégalaises ou guinéennes, ont les mêmes problèmes. Je pense que ce cadre permettrait au moins aux deux communautés, ensemble, de pouvoir régler ces problèmes une bonne fois pour toutes », conclut Nfaly Barro.
En responsabilisant les acteurs à la base et en favorisant une diplomatie halieutique par le bas, ces commissions mixtes pourraient bien poser les fondations d’une résilience durable pour la pêche artisanale en Afrique de l’Ouest.
Mamour Fall