
Pour ne pas trop verser dans un juridisme creux, prenons, comme usage de bons et procédés normatifs, la date repère de 1872 pour en parler. J’interpelle, de vive voix, la décentralisation au Sénégal. L’érection en commune des villes de Gorée et de Saint Louis (1872), Rufisque (1880) et Dakar (1887) dévoile une historicité maîtrisée. Une politique publique majeure prend naissance, dans la forme comme dans le fond.
Dans la forme, notre système de décentralisation évolutif en fonction des enjeux et des perspectives de développement – porté par une Loi -, est bâti suivant une démarche prudente, progressive mais irréversible. L’adhésion libre et volontaire, sans corset, tant recherchée chez le cœur de cible, à savoir les élus locaux, est encadrée par d’indispensables principes pour la clarté du jeu décentralisé.
Enfin, dans la forme, ni plus, ni moins, la décentralisation apparaît sous une modalité d’administration avec deux niveaux : l’un territorial (collectivité humaine) et l’autre technique (un service) s’administrent eux-mêmes sous le contrôle de l’Etat qui leur dote de la personnalité juridique, d’autorités propres et de ressources.
Dans le fond, les orientations sont claires. «Les collectivités territoriales ont pour mission la conception, la programmation et la mise en œuvre des actions de développement économique, éducatif, social et culturel d’intérêt territorial ». C’est toute une ouverture programmatique. Avec plusieurs péripéties.
La loi municipale de 1955 qui étend la communalisation (création de communes de statuts juridiques différents) annonce la couleur de l’approfondissement de la décentralisation, devant aboutir à la généralisation des communes de plein exercice, après notre accession à la souveraineté internationale. Des actes en série s’en suivront.
Ceux qui ont vécu l’Acte 1, en 1972 ont travaillé avec la communauté rurale qui a propulsé un ancrage local dans un espace rural où se côtoient tradition et administration balbutiante, dans une perspective de décongestion du pouvoir central, d’accélération et d’amélioration de la prise de décision. Dans cette foulée, 1990 marque une étape charnière, avec la consécration du transfert des pouvoirs d’ordonnateur du budget des sous-préfets aux Présidents de conseils ruraux.
Ceux qui ont pratiqué l’Acte 2, en 1996 ont été ravis de prendre date avec l’érection des régions en Collectivité territoriale, le transfert de compétences dans neuf domaines, l’institution du contrôle de légalité et la création de communes d’arrondissement dans la région de Dakar.
Ceux qui ont animé l’Acte 3, en 2013, ont conjugué avec la suppression des régions, la communalisation intégrale et l’avènement du département comme nouvel ordre de collectivité territoriale. Pour autant, le financement du développement et les pôles économiques de développement bien qu’annoncés n’ont jamais été opérationnalisés.
Aujourd’hui, en 2026, un autre acte se profile, avec son lot d’innovations : primauté de l’approche économique sur l’institutionnel, amorçage d’un financement innovant, viabilité des entités décentralisées, gestion axée sur la performance, et prise de part à la souveraineté économique.
A date, un pouvoir réaffirmé de décision, un contrôle de légalité à postériori appliqué, avec un rapport timoré, un exercice cahoteux de neufs domaines de compétences transférés, une autonomie perchée de gestion des collectivités territoriales, des principes feutrés de travail plus participatifs, un processus budgétaire aligné à la gestion axée sur les résultats, des ressources budgétaires insuffisantes etc sont quelques signes d’un état des lieux plus que mitigé.
L’ambition affichée est le passage d’une approche administrative linéaire vers une approche consolidante de développement, avec des collectivités territoriales aspirant à un profil plus stratégique que de gestionnaire. Pour y arriver, un changement de méthodes doit être acté.
D’abord, il s’agira de mettre en œuvre au niveau de toutes les collectivités territoriales, une approche institutionnellement densifiée par des profils modernes, techniquement performante de par ses résultats, et socialement humanisante avec son écosystème immédiat.
Ensuite, pour une meilleure capture du dividende démographique, il faudra instaurer un lifting technique des capacités, améliorant le cadre de gouvernance des collectivités territoriales, au-delà de la fourniture des infrastructures et équipements sociaux de base.
Enfin, il est urgent de faire des thématiques de l’efficacité et de l’efficience budgétaire, une modalité soutenue d’intervention devant encourager les populations à coconstruire les processus de développement territorial, dans une perspective d’autonomie et de rentabilité.
En définitive, le chantier de la Décentralisation exige et requiert un leadership transformationnel animé par une forte volonté politique pour impulser, initier et mener les réformes et actions nécessaires à l’atteinte des objectifs souhaités. Cela passe par une culture de la communication, catalysant la documentation et diffusion des bonnes pratiques, valorisant l’échange d’expériences, l’apprentissage par pairs entre gouvernements locaux aux échelles territoriale, nationale voire continentale. C’est l’une des ambitions poursuivies par TerrAct.sn