Mbour :Le poisson en passe de devenir un produit de luxe pour les ménages

Entre hausse vertigineuse des prix sur les marchés de la Petite-Côte et raréfaction drastique des ressources halieutiques, l’aliment de base des familles sénégalaises devient progressivement inaccessible pour les bourses les plus modestes. Face à cette urgence sociale et nutritionnelle, des acteurs de la pêche tirent la sonnette d’alarme et appellent l’État à une régulation stricte pour préserver la souveraineté alimentaire nationale.

Le constat est sans appel sur les sites de débarquement et les étals du département de Mbour : le poisson, jadis pilier protéique accessible et démocratique de la table sénégalaise, glisse inexorablement vers le statut de denrée de grand luxe. Jour après jour, la crise s’enracine, asphyxiant le pouvoir d’achat des populations de la Petite-Côte. Les volumes débarqués fondent à vue d’œil, tandis que les prix s’envolent, plongeant les ménages les plus modestes dans une précarité alimentaire inédite.

Cette situation frappe de plein de fouet l’ensemble de la chaîne de valeur locale. « Les débarquements diminuent de jour en jour, certaines espèces autrefois abondantes se font rares, et les femmes transformatrices comme les mareyeurs éprouvent énormément de difficultés à s’approvisionner », s’inquiète Ibrahima Niang, président du CLPA de Sindia.

Face à des tarifs prohibitifs et des revenus qui stagnent, de nombreuses familles sont contraintes de réduire leur consommation ou de se rabattre sur des produits de moindre qualité.

Une explosion des prix dictée par les coûts d’exploitation

Au-delà des seules variations climatiques, la mécanique inflationniste actuelle s’explique par une augmentation spectaculaire des charges logistiques qui pèsent sur les acteurs de la pêche artisanale. Le carburant, l’achat de glace pour la conservation, l’entretien des moteurs hors-bords et le renouvellement des équipements exigent désormais des investissements lourds. « Quand les captures diminuent alors que les dépenses augmentent, le prix du poisson sur les marchés suit automatiquement cette hausse », précise le président du CLPA de Sindia. Cette réalité économique pousse les pêcheurs artisans à s’aventurer toujours plus loin en haute mer pour espérer obtenir des captures significatives, ce qui démultiplie le temps de navigation et la consommation de carburant, augmentant par ricochet le coût de revient.

La surexploitation et la pêche industrielle sur le banc des accusés

Selon les professionnels du secteur, cette pénurie chronique n’est pas fortuite, mais résulte d’une pression anthropique disproportionnée sur les zones de pêche locales. M. Niang pointe du doigt une convergence de facteurs destructeurs tels qu’une surexploitation flagrante des stocks halieutiques, une pression excessive de la pêche industrielle, et la persistance dévastatrice de la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN), couplée à la destruction des nurseries et des zones de reproduction.

Face à ce péril, le cadre légal sénégalais offre des outils de gouvernance à l’échelle communautaire. En vertu de la loi n°2015-18 portant Code de la pêche maritime, le CLPA de Sindia s’active aux côtés des communautés pour mettre en œuvre des mesures de gestion concertée. Cela se traduit par la sensibilisation sur le respect des tailles minimales de capture, la protection des juvéniles, la lutte contre les pratiques destructrices et un appui rigoureux aux périodes de repos biologique pour permettre le renouvellement des stocks.

L’appel de Sindia pour sauver le « Thiébou Diène » quotidien

Si la trajectoire actuelle n’est pas vigoureusement corrigée par des politiques publiques d’envergure, le traditionnel « Thiébou Diène » (riz au poisson), cœur de l’identité culturelle et nutritionnelle du pays, risquerait de devenir un lointain souvenir pour les classes populaires.

Face à cette menace, le président du CLPA de Sindia lance un appel pressant aux autorités étatiques et aux partenaires sectoriels « Le poisson ne doit pas devenir un produit de luxe au Sénégal. La préservation des ressources halieutiques n’est pas seulement une question économique ; c’est une question de souveraineté alimentaire, d’emplois et de stabilité sociale. Sauver la pêche artisanale aujourd’hui, c’est garantir demain que chaque ménage sénégalais puisse encore mettre du poisson dans son assiette. »

Entre raréfaction drastique de la ressource, prolifération des usines de farine de poisson et failles de gouvernance, l’aliment de base des ménages sénégalais se transforme en denrée inaccessible pour les familles les plus modestes de la Petite-Côte.

Jadis abondant et accessible à toutes les bourses, le poisson s’y transforme progressivement en un produit de luxe. Entre la flambée vertigineuse des prix et la raréfaction chronique des ressources halieutiques, les populations locales, en particulier les familles les plus modestes, se voient privées de leur principale source de protéines animales. Un paradoxe intenable dans un pays où la mer nourrit traditionnellement la nation.

Pour comprendre les racines profondes de ce marasme qui ébranle la Petite-Côte, Gaoussou Gueye, Président de l’APRAPAM (Association pour la Promotion et la Responsabilisation des Acteurs de la Pêche Artisanale), livre une analyse sans concession. Selon lui, cette situation critique n’est pas une simple fatalité, mais la convergence de perturbations climatiques majeures et de défaillances politiques profondes dans la gestion des eaux sénégalaises.

Changement climatique et surcapacité de la flotte

La crise puise d’abord ses racines dans des bouleversements environnementaux globaux. Le réchauffement et l’acidification des eaux marines modifient l’écosystème marin, entraînant une baisse drastique des nutriments essentiels comme le plancton, les herbiers et les coraux. En conséquence, les espèces pélagiques côtières fuient vers les eaux plus fraîches du Nord, notamment vers le Maroc.

Mais la nature n’est pas la seule responsable ; les choix de gestion humaine aggravent structurellement le phénomène. M. Gueye pointe du doigt la surcapacité évidente de la flotte de pêche artisanale, qui exerce une pression anthropique disproportionnée sur des stocks déjà fragilisés. « Cette surcapacité génère une pression excessive sur les stocks pélagiques, favorise le recours à des engins non réglementaires et la capture d’espèces juvéniles, compromettant ainsi la durabilité des ressources », alerte le président de l’APRAPAM.

Ce diagnostic met en lumière les faiblesses de l’État en matière de régulation. L’insuffisance du système de Suivi, Contrôle et Surveillance (SCS), asphyxié par un manque de moyens financiers, techniques et humains adéquats, laisse le champ libre aux dérives en haute mer.

Le scandale des usines de farine de poisson : une « subvention » à l’export

Pendant que les ménages de Mbour peinent à garnir le traditionnel Thiébou Diène, un paradoxe insoutenable révolte les acteurs locaux tels que la prolifération des usines de farine et d’huile de poisson. Ces unités industrielles achètent massivement les sardinelles et les juvéniles pour les broyer, au détriment de la consommation humaine locale.

Le président de l’APRAPAM dénonce avec vigueur l’inaction des pouvoirs publics face à cette dérive économique et environnementale « La prolifération de ces unités industrielles traduit un manque de volonté de l’État à organiser et rationaliser cette filière, en dépit des alertes répétées des acteurs de la pêche artisanale. Ces usines exercent une pression considérable sur les stocks pélagiques sardinelles et juvéniles au premier chef tout en générant des nuisances environnementales, olfactives et sanitaires, pour un impact économique limité : peu d’emplois créés, production intégralement exportée » regrette, le président de l’APRAPAM.

Plus aberrant encore, le mécanisme financier soutient indirectement ce pillage. La matière première étant capturée par des professionnels bénéficiant d’aides publiques, « le Sénégal subventionne de facto les pays importateurs », s’insurge le leader associatif.

Si l’APRAPAM précise que les exportations de haute valeur vers l’Europe ou l’Asie (poulpes, crevettes, thon) ne constituent pas un problème en soi car elles portent sur des espèces peu consommées localement, elle exige en revanche l’instauration immédiate de quotas d’exportation stricts assortis d’un suivi rigoureux sur les espèces pélagiques, afin de garantir l’approvisionnement prioritaire du marché local.

Des pavillons de complaisance locaux et un manque de transparence

Pour l’APRAPAM, le manque de transparence est le terreau de la mal-gouvernance, des pratiques frauduleuses et de la corruption qui gangrènent le secteur. Bien que le Sénégal ait récemment suspendu ses accords de pêche officiels avec l’Union européenne, le pillage des fonds marins persiste sous une forme plus opaque.

Des ressortissants nationaux contournent la loi en créant des sociétés mixtes avec des partenaires étrangers dont les pays ne sont pas liés au Sénégal par des accords de pêche. Ces structures fictives, dont le mode de création est largement dénoncé, exportent la quasi-totalité de leur production, asséchant les marchés intérieurs et accélérant la surexploitation.

Quelle part de responsabilité pour les pêcheurs ?

Interpellé sur la responsabilité propre des pêcheurs artisans parfois pointés du doigt pour le non-respect des tailles marchandes ou l’usage de filets interdits, Gaoussou Gueye rappelle les limites de l’action citoyenne. Depuis sa création en 2010, l’APRAPAM s’investit chaque année dans l’éducation, la sensibilisation et le renforcement des capacités des acteurs à travers des forums thématiques.

Toutefois, la pédagogie ne saurait remplacer la loi. Le président de l’association conclut en appelant l’État à assumer pleinement ses prérogatives régaliennes « Le non-respect de la réglementation relève en dernière instance de la responsabilité et de la conscience individuelles. L’APRAPAM ne dispose d’aucun pouvoir de contrainte légale sur les comportements des acteurs. Il appartient à l’État, à travers ses services compétents, d’assurer la police des pêches et de faire appliquer la réglementation en vigueur. »

Sans une réaction politique immédiate, courageuse et souveraine pour réguler les flottes, restreindre les usines de farine industrielles et sanctionner sévèrement les fraudes, les quais de pêche de Mbour risquent de voir le poisson définitivement s’envoler hors de portée des familles sénégalaises.

Fisherman Anthony Assifua mends a fishing net on the beach in Grand Béréby, Cote d’Ivoire. « The work is difficult and dangerous, » he said. « If you’re not careful, you can lose your life. » Photo by Rich Press.

Un aliment de base désormais inaccessible

Le constat est amer sur les quais de Mbour : le poisson, pilier de la sécurité alimentaire et du panier de la ménagère sénégalaise, est en train de glisser vers la catégorie des produits de luxe. Autrefois abondante et bon marché, la ressource se raréfie de jour en jour, entraînant une hausse spectaculaire des prix qui exclut progressivement les familles les plus modestes de l’accès à cette protéine essentielle.

Cette crise touche le cœur battant de la pêche nationale. Le département de Mbour abrite en effet quatre quais de pêche, dont les deux plus grands du pays (Joal et Mbour), ainsi que le site de transformation de Tann (Joal) et les sites de Mballing et Khelcom.

« Tout cela démontre l’importance de la pêche dans le département de Mbour », explique Abdoulaye Ndiaye, représentant de l’organisation Blue Ventures. « Quand ce secteur est en crise, il y aura forcément des répercussions sur toutes les activités socio-économiques de la zone mais aussi sur le panier de la ménagère et l’alimentation des populations qui dépendent, dans une grande majorité, du poisson pour leur survie » déclare M Ndiaye.

Les causes : Une crise structurelle et humaine

La disparition progressive du poisson n’est pas une fatalité naturelle. Si les acteurs locaux évoquent souvent le changement climatique matérialisé par le réchauffement des océans, la hausse de la salinité et le bouleversement des routes migratoires des poissons, les activités humaines et les failles de gestion sont pointées du doigt en priorité.

La surpêche industrielle, la pêche à l’explosif, le chalutage de fond qui détruit les habitats marins, ainsi que le détournement du poisson frais pour fabriquer de la farine et de l’huile de poisson sont autant de facteurs aggravants.

Pour Abdoulaye Ndiaye, la responsabilité est partagée « Le problème n’est pas seulement un problème de Mbour, mais c’est un problème national […]. La situation que nous vivons dans le secteur de la pêche n’est pas venue du ciel, les mains des utilisateurs et ceux chargés de la gestion, du contrôle et de l’application des textes réglementaires sont au cœur de cette situation. »

L’expert dénonce notamment une « gouvernance des pêches défectueuse » caractérisée par un déficit chronique d’application des lois en vigueur sur l’ensemble du littoral.

Un impact social dévastateur pour les femmes

Derrière la crise écologique se cache un drame social. Au Sénégal, la filière fait vivre une chaîne humaine immense bien au-delà des seuls pêcheurs : mareyeurs, vendeurs de glace, charpentiers, et surtout les femmes transformatrices. Officiellement, les statistiques attribuent 600 000 emplois à la pêche depuis trente ans, un chiffre largement sous-estimé selon les acteurs du secteur.

Ce manque de poisson frappe de plein fouet l’autonomie financière des femmes, piliers de l’économie domestique à Mbour. « C’est une longue chaîne […]. Mais surtout les femmes transformatrices de poisson qui gèrent leur quotidien à partir du poisson ; si c’est abondant les gains augmentent, s’il n’y a pas de poisson ça se ressent dans la famille », rappelle M. Ndiaye. « La scolarité des enfants, les frais médicaux, les factures d’eau et d’électricité sont supportées par les femmes à partir des produits transformés. »

Remettre les communautés au centre du jeu

Face à l’urgence, des organisations comme Blue Ventures sonnent l’alarme et déploient des projets concrets pour inverser la tendance. L’un des leviers majeurs consiste à protéger la pêche artisanale face à la concurrence déloyale des navires industriels, notamment à travers un projet d’appui au plaidoyer en Afrique de l’Ouest. « Ce projet […] a comme objectif de repousser les navires de pêche industrielle au-delà des 12 milles nautiques », précise Abdoulaye Ndiaye.

Pour l’organisation, l’avenir de la mer dépend d’une gestion communautaire et locale. L’objectif fixé pour 2030 est de redonner le pouvoir aux populations côtières à travers le renforcement de la surveillance, la transparence des droits d’accès, et le développement de la résilience financière des ménages. Une reprise en main essentielle pour que le poisson redevienne ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : le cœur de l’assiette populaire sénégalaise.

ALIOUNE BADARA CISS

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