
Mbour, ville côtière du Sénégal baignée par l’océan Atlantique, n’est pas seulement connue pour son tourisme et sa pêche. Elle abrite, le long de ses principales avenues et dans la cour de certaines écoles, des témoins silencieux de plusieurs décennies d’histoire : des arbres géants qui ont vu naître des générations, servi de lieux de palabre et constitué un symbole vivant pour les Mbourois. Hélas, ces géants végétaux se sentent aujourd’hui menacés par l’urbanisation galopante, le changement climatique, mais aussi par les prélèvements incessants dont ils font l’objet : feuilles, écorce, racines et bois sont ainsi extraits par des populations aux besoins divers.
Terract vous invite à redécouvrir cet arbre exceptionnel tout en préconisant des solutions pour sa sauvegarde et sa pérennisation en tant que patrimoine vivant de Mbour.
Un arbre emblématique aux multiples vertus
Imposant et élégant, le caïlcédrat ou Khaya sénégalais est une espèce originaire d’Afrique subsaharienne, aussi bien utile qu’emblématique. Sa couronne large et touffue protège naturellement contre les rayons solaires, offrant un ombrage généreux qui en fait un lieu de rencontre privilégié pour les anciens comme pour les jeunes, notamment en période hivernale.
Son bois, ses feuilles et son écorce sont doués de vertus médicinales très recherchées par les populations, auxquelles s’ajoute une dimension sacrée dans certaines traditions. Dans la capitale de la Petite Côte, les caïlcédrats les plus anciens datent de l’époque coloniale. On les retrouve dans plusieurs écoles élémentaires, au lycée Demba Diop, au Coco Beach ainsi que le long de l’avenue principale de la Commune.
Ces arbres centenaires, qui ont assisté au défilé de générations d’élèves et de cérémonies politiques ou familiales, constituent indiscutablement de véritables piliers du paysage urbain et des archives vivantes de la ville.
Un patrimoine naturel fortement menacé
L’avis est aujourd’hui largement partagé : ce patrimoine naturel est en péril. Plusieurs caïlcédrats ont été abattus pour laisser place à des chantiers immobiliers, des routes ou des extensions urbaines ; d’autres dépérissent, victimes de maladies, de pollution ou d’un manque d’entretien. Faute d’une politique de gestion des arbres urbains, leur sort repose souvent sur le bon vouloir des riverains ou sur les seules logiques de la pression immobilière.
La disparition progressive de ces arbres ne représente pas uniquement une perte esthétique ; elle entraîne des conséquences concrètes : réduction des zones d’ombre dans une cité de plus en plus chaude, effacement de repères historiques, érosion des sols et affaiblissement de la biodiversité locale. Que faire pour remédier à tous ces manquements ?
Des alternatives existent. C’est du moins l’avis de Samba Niébé Ba, qui s’est beaucoup investi dans la recherche de solutions pour sauvegarder ce patrimoine. Pour ce journaliste, il s’agit d’identifier, de cartographier, de soigner et de mettre en valeur les spécimens les plus remarquables. Sa conviction : les caïlcédrats pourraient devenir des points d’ancrage éducatifs, des repères patrimoniaux, voire des sites touristiques intégrés dans les circuits de découverte de la capitale de la Petite Côte.
Les caïlcédrats, refuge des oiseaux et gardiens de la mémoire
Les caïlcédrats sont bien plus qu’un simple décor. Ce sont des gardiens silencieux, des générateurs d’;oxygène et des repères de mémoire collective. Ils accueillent aussi une faune remarquable : roussettes, chauves-souris et corbeaux y trouvaient jadis refuge, et les populations percevaient leur chant comme autant de messages de la nature.
Cheikhou Koté, fils de Mady Koté, dépositaire de la culture mandingue et du Kankourang à Mbour, né en 1938 devant les caïlcédrats, nous a reçus à son domicile de Thiocé-Ouest, en face de l’avenue Demba Diop. Il nous a livré une anecdote saisissante.
Un soir, raconte-t-il, une nuée d’oiseaux se posa à la cime d’un caïlcédrat qui se dressait fièrement devant leur demeure. Le gazouillement, le sifflement et le bruissement étaient si intenses que son père, Mady Koté, en fut immédiatement capé. Ses enfants, intrigués, s’approcherent et lui demandèrent la signification de ce vacarme. Après un long silence chargé d’émotion, le vieux sage leur dit : « Ces oiseaux sont venus m’annoncer mon décès, qui coïncidera avec le premier dimanche de sortie du Kankourang. »
Nous étions le 9 janvier 1960. Le vieux sage recommanda à sa famille de ne pas annoncer sa mort avant l’issue de la cérémonie, pour ne pas gâcher l’ambiance de ce patrimoine culturel dont Mbour est dépositaire. Les choses se passèrent ainsi, murmura Cheikhou, le visage empreint d’émotion et de tristesse. Le soir de ce dimanche 9 janvier 1960, la famille annonça la nouvelle qui, comme une traînée de poudre, se répandit à travers la ville, provoquant une afflux spontané vers Thiocé-Ouest.
Cheikhou Koté a également rappelé que les caïlcédrats plantés jusqu’à la place Bayeux et le long de l’avenue Demba Diop étaient autrefois arrosés par les riverains. Au fil du temps, ces arbres étaient devenus un point de rassemblement incontournable pour les anciens, qui y trouvaient les solutions idéales aux problèmes de la société.
Un centenaire sous le signe de la Renaissance
Face à ce constat, la municipalité entend poser des actes forts. Le Dr Mandiaye Fall, directeur de cabinet du Maire de Mbour, a tenu à souligner la valeur exceptionnelle de ce patrimoine sur les plans historique, culturel et symbolique. Pour marquer le centenaire de ces compagnons de route de la commune, un geste symbolique et porteur d’espoir a été annoncé : la plantation de 100 nouveaux caïlcédrats, visant à assurer la relève écologique de la ville et à transmettre aux générations futures ce leg végétal si précieux.
Sauver les caïlcédrats existants passe aussi par des soins urgents. Un vaste programme d’élagage raisonné est désormais planifié par la mairie. Il s’agit à la fois de soulager les arbres en débarrassant leurs troncs du poids disproportionné de certaines branches qui menacent de les déraciner ou de les fendre, et de sécuriser l’espace public en prévenant les risques de chutes, danger direct pour les passants et les automobilistes au cœur de la ville.
Au-delà de leur valeur esthétique, la cime de ces géants abrite un écosystème insoupçonné. Une extraordinaire faune ornithologique, composée de colonies de chauves-souris et de grands rapaces, y a élu domicile. Pour valoriser ce trésor caché, le Dr Mandiaye Fall souligne la nécessité de commander une étude environnementale approfondie, afin de déterminer avec précision les effectifs de cette faune et d’analyser son impact dans l’écosystème urbain — régulation des insectes, chaînes alimentaires. À terme, ce monde secret niché dans la canopée pourrait devenir le pilier d’un projet de tourisme vert et d’observation ornithologique unique, en plein centre-ville.
En transformant ces arbres historiques en un laboratoire de biodiversité et en un levier d’attraction touristique, M’bour montre qu’on peut protéger son passé tout en inventant son avenir.
El Hadji NDIAYE